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Articles avec #dolan (xavier) tag

Laurence Anyways

Publié le par Rosalie210

Xavier Dolan (2012)

Laurence Anyways

Le troisième film de Xavier Dolan est le premier que j'ai vu. Et à l'époque, je l'avais trouvé "too much". Trop long, trop hystérique, trop baroque, trop clipesque, et d'autant plus fatiguant à suivre qu'une partie des acteurs s'y exprime avec l'accent et les expressions québécoises. Il m'avait lessivé, littéralement. Dix ans plus tard, j'ai révisé ce jugement. Je trouve toujours que le film déborde de partout, à l'image du discours-fleuve que Xavier Dolan a écrit pour rendre hommage à Gaspard Ulliel. Mais ce caractère excessif fait aussi sa force. "Laurence Anyways" est un film puissant sur la question transgenre, un voyage au long cours (10 ans) d'un homme vers l'affirmation de sa véritable identité et le prix qu'il doit payer pour y parvenir puisque cette métamorphose entraîne un changement radical de vie. La marginalisation sociale du personnage est bien retranscrite à travers le poids des regards qui se posent sur lui en train de devenir elle au sein d'une institution hypocrite qui par souci de respectabilité le licencie. Son passage à tabac achève de le projeter dans un autre cercle social, celui d'un groupe d'artistes bohèmes semblables à lui en qui il va trouver une seconde famille (il fête noël avec eux, se fait soigner par eux etc.)

Mais la dimension la plus importante du film réside bien entendu dans les répercussions que la décision de Laurence de changer de sexe (Melvil Poupaud, un peu trop lisse pour le rôle à mon goût) va avoir sur son couple. C'est le grand mérite de Xavier Dolan d'avoir créé un personnage féminin fort, porté par la tornade Suzanne Clément (même si ça continue de me gêner de ne pas comprendre tout ce qu'elle dit) qui parvient à exister à ses côtés et à affirmer sa propre personnalité, laquelle s'avère incompatible avec ce qu'il est en train de devenir en dépit des sentiments très forts qu'elle a pour lui (et réciproquement). Derrière l'outrance tape-à-l'oeil de certains passages (je ne suis toujours pas fan de l'abus des ralentis et du "Fade to grey" du groupe Visage qui me fait penser à un clip Dior pour le château de Versailles), l'analyse de cette discordance qui entraîne Laurence et Fred toujours plus loin l'un de l'autre en dépit de quelques moments partagés hors du temps est vraiment bien vue car universelle. L'amour que se portent Laurence et Fred qui est de l'ordre de l'absolu est inconciliable avec le quotidien et appartient à la catégorie des amours impossibles. Pour en donner un équivalent, je citerait la trilogie de Frison-Roche ("Premier de Cordée", "La Grande Crevasse" et "Retour à la montagne") qui raconte l'histoire d'amour tragique d'un guide de montagne issu d'un milieu paysan et d'une bourgeoise, tous deux passionnés d'alpinisme. Comme Laurence et Fred s'offrant une parenthèse enchantée sur l'île au noir sous les vêtements libres de toute entrave volant au vent (une des plus belles séquences du film), Brigitte et Zian fusionnent lorsqu'ils se libèrent du carcan social, en haute altitude. Mais dès qu'ils redescendent dans la vallée, ils détruisent leur couple, le mode de vie de l'un excluant de facto l'autre. Le début du film repose ainsi sur des faux-semblants avec une Fred qui a imposé son mode de vie et dont la logorrhée ne laisse aucun espace d'expression à son compagnon jusqu'à ce que son cri primal lui coupe le sifflet lors d'une scène particulièrement puissante. Laurence croit ensuite qu'il va pouvoir garder Fred auprès de lui mais celle-ci ne trouve pas sa place dans son cheminement et s'étiole inexorablement, jusqu'à aller satisfaire ses désirs avec un autre, qu'elle n'aime pourtant pas. Cruauté que cette difficulté à concilier la tête, le coeur, le corps, les désirs, les sentiments, les besoins, l'éducation, le mode de vie, les aspirations qui fait la complexité et le tourment de l'âme humaine.

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Illusions perdues

Publié le par Rosalie210

Xavier Giannoli (2021)

Illusions perdues

J'étais sûre quand je l'ai vu dans "Eté 85" (2019) que Benjamin VOISIN irait loin, grâce à son talent. Et il en faut du talent pour porter sur ses épaules le personnage de l'un des romans les plus importants de la Comédie humaine de Honoré de Balzac. L'adaptation passionnante de Xavier GIANNOLI est centrée sur l'histoire de Lucien de Rubempré, poète talentueux mais sans le sou, naïf et faible de caractère. Originaire d'Angoulême et monté à Paris avec de grandes ambitions comme Rastignac mais rapidement grisé par le succès de l'argent et le pouvoir facile que peut lui rapporter sa plume et obsédé par le désir d'effacer ses origines roturières en se faisant anoblir, il multiplie les faux pas jusqu'à la chute fatale. Le jeune homme veut concilier ce qui est inconciliable. Comme le disait Mme de Merteuil dans "Les liaisons dangereuses", "l'amour et la vanité sont incompatibles" et son incapacité à choisir ainsi que sa naïveté et sa méconnaissances des codes sociaux propres aux milieux qu'il fréquente causeront sa perte. Les précédents longs-métrages de Xavier GIANNOLI que j'ai pu voir présentent le même type de personnage imposteur dont le caractère tragique naît du fait qu'il croit en ses propres mensonges, encouragé par le miroir déformant que lui renvoie la société jusqu'à ce que celui-ci se brise, brisant alors le personnage avec lui tant celui-ci a finit par se confondre avec son illusion (Marguerite et sa voix fausse, Paul et sa fausse entreprise).

Parallèlement au destin très romanesque du jeune homme, Honoré de Balzac dresse dans le roman un portrait féroce de son époque (la Restauration) et en particulier du milieu journalistique qu'il connaissait très bien pour y avoir travaillé et qu'il détestait. Xavier GIANNOLI fait particulièrement bien ressortir ce qu'il y a de commun entre l'époque de Balzac et la nôtre. Et pour cause: les années qu'il décrit sont celles de l'arrivée de la première révolution industrielle en France (évoquée à travers l'exemple de la rotative dans le film qui permet la naissance de la presse à grand tirage même si celle-ci ne deviendra un média de masse qu'avec la III° République et la généralisation de l'instruction primaire à la fin du siècle) et avec elle, du capitalisme et sa logique du profit maximal. L'information est donc dévoyée par la marchandisation et la corruption, que ce soit dans la presse libérale où Lucien fait ses gammes ou bien dans la presse royaliste à qui il se vend lorsqu'il espère ainsi obtenir son titre de noblesse. Le parallèle avec la prostitution est d'ailleurs montré de façon flagrante lorsque l'illusion de l'amour se dissipe et que le mécénat de sa première maîtresse se concrétise de manière sonnante et trébuchante en échange de faveurs sexuelles. Le summum de la supercherie est atteint avec le portrait d'éditeurs analphabètes comme Dauriat (Gérard DEPARDIEU, plutôt sobre) ou de mercenaires payés pour faire applaudir ou au contraire faire huer un spectacle (Jean-François STÉVENIN dans l'un de ses derniers rôles). Quant aux recettes pour "faire le buzz", on découvre que l'ère numérique ne les a absolument pas inventées. C'est Vincent LACOSTE dans le rôle de Lousteau, un rédacteur en chef qui est chargé d'initier Lucien (et le spectateur) aux ficelles des requins de la presse-finance et on se régale avec des répliques assassines sur l'art d'écrire un article de mauvaise foi ("si l'article est intelligent il est complaisant, s'il est émouvant, il est larmoyant, s'il est drôle, il est superficiel, classique, il est académique" etc.) Le tout est emballé avec une grande vivacité d'interprétation et de réalisation sans pour autant que cela ne paraisse confus.

Si le personnage de Nathan (joué par Xavier DOLAN) vient apporter un peu de hauteur au coeur de toute cette fange, la version de Xavier GIANNOLI avec la mise à mort de la jeune compagne-actrice de Lucien, Coralie (jouée par Salomé DEWAELS) fait nettement pencher la balance en faveur du cynisme, de la noirceur et de l'amertume. Et si toute la corruption et la malhonnêteté intellectuelle dépeintes sont plus que jamais d'actualité (d'ailleurs cela m'a bien éclairé sur certains comportements de journalistes dont on sent les réflexes idéologiques ou la complaisance vis à vis des réseaux influents par le pouvoir et l'argent plus que la volonté de transmettre des sentiments authentiques sans parler de l'origine du mot "canard" pour qualifier les journaux dont j'ignorais qu'il qualifiait les "fausses rumeurs" et donc aujourd'hui les "fake news" puisque les anglicismes se sont imposés dans toute l'économie), il n'en reste pas moins que le "quatrième pouvoir" (expression que l'on doit d'ailleurs à Balzac) est indispensable à la démocratie. Il est dommage que la tentative de Charles X pour restaurer l'absolutisme en faisant notamment museler la presse (ce qui entraîna la révolution de 1830) soit juste montrée comme une opération "mains propres" vis à vis de personnages n'ayant aucune déontologie (il faut voir comment l'expression "liberté de la presse" résonne dans la bouche de Lousteau). C'est pourquoi un visionnage de "Les Hommes du Président" (1976) me paraît indispensable pour montrer qu'il existe plusieurs formes de journalisme et que l'opposition ne se réduit pas comme le montre le film (qui dépeint aussi la vision exécrable que Balzac entretenait avec les journalistes) entre l'art et la "putapresse".

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Juste la fin du monde

Publié le par Rosalie210

Xavier Dolan (2016)

Juste la fin du monde

Autant le dire d'emblée, Xavier DOLAN n'est pas ma tasse de thé et ce au moins pour deux raisons:

- Je n'aime pas le caractère tape-à-l'oeil chic-et-choc de ses films. Leur aspect clipesque et affecté me hérisse particulièrement.

- Je n'aime pas non plus son goût prononcé pour le masochisme hystérique. Des films où l'on se fait mal, encore et encore et encore, où l'enfer c'est les autres et la vie un chemin de croix (mais avec de la belle image et du gros son). Cela rend la tonalité de ses films monochrome et lassante à force de voir des gens s'entredéchirer durant 2h (c'est d'ailleurs pour faire respirer le spectateur qu'il y a la coupure pub, euh non, clip).

Ces réserves étant posées, "Juste la fin du monde" est quand même pas mal dans son jusqu'au boutisme. La mise en scène rend parfaitement irrespirable l'ambiance dans lequel le film baigne, un huis-clos familial étouffant dans lequel chacun est enfermé en lui-même autant que dans le cadre, l'habitacle d'une voiture ou les pièces de la maison et ne sait que se heurter aux autres. Le climat y est en effet profondément incestuel. Un climat résumé par la scène entre Louis (Gaspard ULLIEL) et sa mère Martine (Nathalie BAYE, maquillée et habillée comme une voiture volée) qui lui demande de prendre la place du père décédé. Il est donc impossible d'échapper à cette famille autrement que par le rejet en étant considéré comme un intrus (ce qu'est Louis) et en se tenant à distance (physiquement et émotionnellement). Les autres forment un paquet d'émotions hystériques indistinctes et indémêlables, comme le montre la scène finale. Pas étonnant que Suzanne (Léa SEYDOUX) la petite sœur n'arrive pas à quitter le nid et que le frère Antoine (Vincent CASSEL) qui végète dans une vie sans perspectives soit violemment frustré. Dans ce contexte l'idée de choisir des acteurs-mannequins symbolisant le luxe français (LVMH et Prada pour Léa SEYDOUX, Dior pour Marion COTILLARD, YSL pour Vincent CASSEL, Chanel pour Gaspard ULLIEL) s'avère être une excellente idée même si les ploucs à qui rend visite Louis ont plutôt l'air d'aristocrates dégénérés. Les voir se bouffer le nez (particulièrement Léa Seydoux et Vincent Cassel qui me sont d'ordinaire très antipathiques mais qui sont ici excellemment dirigés) a quelque chose de jubilatoire. Bien que frappé du même pédigrée que le reste de la "famille" et donc d'un problème insurmontable d'incommunicabilité (le bégaiement), la belle-soeur Catherine (Marion COTILLARD) offre un contrepoint par son calme et son regard plein de compassion sur Louis le mutique dont elle est la seule à avoir percé à jour le secret indicible.

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