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Tristana

Publié le par Rosalie210

Luis Buñuel (1970)

Tristana

Voilà un film  décrivant la relation tordue (au sens figuré et au sens propre) unissant un patriarche et sa pupille qui m'a fait penser à la fois à du Cronenberg et à du Fassbinder. Pour ce qui est du premier, j'ai pensé à son obsession fétichiste pour les blessures et les mutilations. Et le second dans son glaçant "Martha" dépeint parfaitement comment un homme réussit à placer sa femme sous son emprise totale lorsqu'après un accident, elle se retrouve en fauteuil roulant.

La jeune et pure Tristana (jouée par la virginale Catherine Deneuve qui la même année incarnait la princesse dans "Peau d'Ane") est donc la prisonnière d'un ordre patriarcal dont on vient juste de redécouvrir que sa manifestation la plus évidente est l'inceste. Pourtant les vieux barbons intriguant pour épouser leur pupille peuplent les pièces de Molière et il il y treize ans, l'affaire Fritzl défrayait la chronique, inspirant un roman justement intitulé "Claustria". Le même sort est réservé à Tristana, enfermée dès le premier plan à l'intérieur des murailles de Tolède sous surveillance d'une "duègne" puis confinée chez son tuteur-amant-mari (Fernando Rey, habitué chez Buñuel aux rôles de vieux beaux appâté par les plus jeunes et belles actrices françaises de l'époque) lequel a mis des barreaux à sa fenêtre (comme dans "Mustang", autre film sur l'enfermement pré-nuptial des jeunes filles) puis clouée à un fauteuil roulant ou obligée de marcher en claudiquant avec des béquilles. Pas étonnant que devant une telle destinée, la belle et innocente jeune fille se mue en femme aigrie et haineuse d'autant que son tuteur lui a enseigné de beaux principes progressistes (voire libertaires) en contradiction flagrante avec son comportement.

Mais en bon surréaliste qu'est Luis Buñuel, il se pourrait bien que le film ne soit qu'un rêve ou plutôt un cauchemar éprouvé par la jeune femme. La tête tranchée de son tuteur apparaissant à intervalles réguliers et surtout le rembobinage final s'achevant sur un plan presque identique à celui qui débute le film -presque mais pas tout à fait car une ouverture s'y fait jour ainsi qu'une prise de distance salvatrice- plaide en ce sens. Le fait que le film soit tourné dans une Espagne franquiste à bout de souffle laisse à penser qu'il existe une autre voie que l'assassinat ou l'autodestruction pour parvenir à se libérer du joug oppresseur. 

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Monsieur Klein

Publié le par Rosalie210

Joseph Losey (1976)

Monsieur Klein

"M. Klein" est un film brillant, complexe et dérangeant, se prêtant à de multiples niveaux de lecture (et tout autant de pistes d'interprétation, le film apportant plus de questions que ne donnant de réponses). La principale question que l'on peut se poser est la suivante "mais qu'est ce qui fait courir M. Klein derrière son double?" derrière laquelle s'en pose une autre "Qui est ce double"? En effet s'il est établi qu'il y a deux Robert Klein, l'un juif et résistant vivant à Pigalle dans un appartement miteux et l'autre (Alain DELON dans un de ses meilleurs rôles), défini comme un aryen profiteur de guerre vivant dans le luxe rue du Bac, il est tout aussi évident que ces deux Klein finissent par ne plus en faire qu'un. Le premier dont on ne voit jamais le visage s'avère parfaitement insaisissable au point que l'on peut finir par douter de son existence réelle. Une autre piste possible est le fait qu'en découvrant son homonyme, il ait usurpé son identité pour mieux s'évanouir dans la nature. Enfin une troisième piste parfaitement possible réside dans le fait que Robert Klein endosse une identité qui a priori n'est pas la sienne parce qu'il éprouve des remords. Dépeint dès le générique comme un vautour atteint d'une flèche en plein coeur mais qui continue de voler, on le voit s'enrichir sur le dos des juifs obligés de brader leurs oeuvres d'art à cause des persécutions du régime de Vichy qui s'accentuent en 1942. L'un d'entre eux, joué par Jean BOUISE semble particulièrement lui peser sur la conscience puisqu'il refuse de se séparer du tableau qu'il lui a acheté et on le retrouve juste derrière lui au Vel d'Hiv et dans le train de déportés comme une ombre après laquelle il court. Cette ombre (autre piste possible) c'est peut-être aussi un secret de famille. La scène avec le père laisse suspecter que celui-ci lui ment au sujet des origines des Klein. Ce qui expliquerait aussi pourquoi celui-ci traite avec autant de dédain les documents censés soit prouver sa véritable identité soit lui en donner une fausse: peut-être qu'au fond ils se valent tous.

Car c'est l'autre aspect qui rend "M. Klein" fascinant et glaçant, c'est l'un des meilleurs films qui existe sur l'enfer bureaucratique. Le régime de Vichy est montré comme un système kafkaïen servant à fabriquer des ennemis de papier à partir de clichés antisémites stigmatisant le patronyme, l'apparence physique ou certains traits de caractère comme la cupidité. Ce n'est pas la religion qui définit "le juif" aux yeux de ce régime. Officiellement, c'est l'origine des grands-parents (d'où les certificats mais ceux-ci pouvant être falsifiés comme tous les papiers, ils s'avèrent inutiles) mais le fait de s'appeler "Klein" ou d'avoir une physionomie de type sémite ce qui donne lieu à une scène d'introduction glaçante dans laquelle une femme nue est examinée comme un cheval afin de déterminer si "elle en est". Nul doute que le simple fait de se soumettre à un pareil examen médical faisait de vous un suspect. Klein l'a compris mais en revanche il commet l'erreur fatale de se fier aux règles, aux lois et aux institutions pour tenter de retrouver sa véritable identité. C'est en mettant un doigt dans l'engrenage qu'il se retrouve bientôt englué jusqu'au cou dans une vaste machination qui le dépasse dans laquelle ses "amis" apparaissent comme aussi peu certains que lui-même.

Ajoutons que "M. Klein" est l'un des premiers films reconstituant (même schématiquement) la rafle du Vel d'Hiv car il a réalisé dans les années 70, période où le tabou entourant le rôle du régime de Vichy dans la Shoah commençait à tomber.

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Le Messager (The Go-Between)

Publié le par Rosalie210

Joseph Losey (1971)

Le Messager (The Go-Between)

J'avais le souvenir d'un film cruel, j'ai revu un film que je trouve toujours aussi cruel. Cruel et désespéré. Avec cette précision d'entomologiste qui le caractérise (mais qui rendent également beaucoup de ses films froids) Joseph LOSEY filme la société britannique de la Belle Epoque comme une belle toile silencieuse (car marquée par le non-dit) qui cache une fosse aux lions féroce dans laquelle les plus forts mangent les plus faibles. Fosse ou plutôt fossé des classes sociales et des générations dans laquelle ce sont les aînés et les plus riches qui dévorent les plus jeunes et les plus pauvres. Le pauvre Léo a le malheur d'être l'un et l'autre: il sera doublement victime, de sa condition sociale modeste et de la naïveté de sa jeunesse. Mal invité par un milieu dont il ne saisit pas les codes, son inconfort est symbolisé par son costume d'hiver inadapté à la chaleur. Lorsqu'il est rhabillé d'un costume vert, c'est pour mieux faire ressortir son origine étrangère. Je ne sais pas si Joseph LOSEY a choisi cette couleur en référence aux martiens pour caractériser l'enfance ostracisée mais son premier film qui était une parabole anti-raciste s'intitulait "Le Garçon aux cheveux verts" (1948). Léo ainsi "stigmatisé" devient à son insu le larbin de celle qui a choisi son costume (en référence sans doute au valet de pied dont la livrée était justement de couleur verte) à savoir la belle Marian (Julie CHRISTIE) dont il est amoureux. Celle-ci va abuser de sa naïveté en manipulant ses sentiments pour transgresser les règles de son milieu et avoir une liaison avec le très séduisant et sensuel métayer du coin, Ted Burgess (Alan BATES) qui met également l'enfant dans sa poche lorsqu'il comprend comment il peut s'en servir. Bien sûr, Marian et Ted sont à la fois bourreaux et victimes (de leur condition sociale et pour Marian, de son genre, tout cela étant montré lors de scènes éloquentes), leur échappée sans issue les condamnant tous deux à un sort sinistre. Mais lorsque la génération des parents, symbolisée par la mère (Margaret LEIGHTON) rétablit brutalement l'ordre, elle brise également l'enfant qui perd son innocence, ses illusions et sa confiance en l'humanité. De façon très habile, Joseph LOSEY renverse le principe du flashback en faisant du passé le présent de son film alors que le présent qui se situe cinquante ans plus tard n'apparaît que par d'énigmatiques plans-éclairs fantomatiques, à l'image du gâchis de la vie des personnages. Car en procédant ainsi, il montre combien ce passé reste présent et continue à les hanter. Que ce soit Marian qui vit dans la nostalgie de cet amour qu'elle a idéalisé voire sacralisé, son petit-fils avec lequel elle ne peut pas plus communiquer qu'elle ne le faisait avec Ted ou Léo qui est resté sous son emprise en s'empêchant de vivre. Emprise dont il lui est donné une dernière fois de se défaire.

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The Father

Publié le par Rosalie210

Florian Zeller (2020)

The Father

Voilà le film que j'attendais de pied ferme, cela faisait près de vingt cinq ans que je n'avais pas vu Anthony HOPKINS, un de mes acteurs préférés dans un rôle à la mesure de son immense talent. L'expérience est en soi bouleversante d'autant que son vieillissement, montré sans fard est surtout perceptible dans sa voix qui a complètement changé de timbre (j'ai vu le film en VO), lui conférant une fragilité qui m'a noué la gorge dès les premières secondes. Lors des dernières secondes, je pleurais à l'évocation du prénom de son personnage retombé en enfance, Anthony, à qui il a insufflé toute son âme, même lorsqu'il s'agit comme ici de jouer une âme en souffrance, enfermée dans un cerveau malade. Et pourtant jamais le film n'est larmoyant et encore moins indélicat. Il se place à la bonne distance et aussi à la bonne hauteur, sans jugement, sans complaisance non plus mais avec beaucoup d'humanité.

Car à la prestation magistrale de Anthony HOPKINS et des autres acteurs qui l'entourent, à commencer par Olivia COLMAN qui joue sa fille il faut ajouter un véritable talent de mise en scène et de montage qui m'a happé et ne m'a plus lâché au point que je n'ai pas vu arriver la fin. Adoptant le point de vue du héros atteint de la maladie d'Alzheimer, nous faisant vivre sa perception du monde, le spectateur se retrouve plongé dans un labyrinthe mental angoissant dans lequel règne la confusion. Aux questions permettant l'analyse d'une situation (qui? quand? où? comment? pourquoi? etc.) il n'y a pas de réponse simple dans un cerveau malade puisque tout s'y mélange, y compris pour le spectateur qui nage en pleine perte de repères: que ce soit la temporalité instable (symbolisée par la perte de la montre dès le début du film), le dédoublement des personnes qui interagissent avec Anthony (un même visage est tantôt présenté comme celui de sa fille, tantôt comme celui de son infirmière), les propos qui lui sont tenus et qui se contredisent, l'interprétation des situations qui donne lieu à des quiproquo ou les lieux clos (appartements, chambres) mais incertains dans lesquels il se trouve, on vit l'expérience d'une réalité qui se dérobe. D'autant que lui-même nie sa maladie et rejette donc ses difficultés sur les autres, donnant à voir une vision paranoïaque du monde avec d'authentiques moments dignes d'un thriller (comme quand il croit subir une intrusion à domicile et qu'on lui annonce qu'il n'est pas chez lui). Paradoxalement, le spectateur n'est pas perdu pour autant car l'écheveau ainsi déroulé tourne toujours autour des mêmes thèmes: peur de l'abandon au travers de la question du départ (ou non) de la fille, perte de l'autonomie au travers de l'aide à domicile (et de la conservation de l'appartement) ou du placement en institution etc.

Profondément immersif et prenant (ce qui est brillant car en se glissant dans la peau du personnage, son expérience devient universelle et non plus seulement celle d'un homme vieux et malade), le film montre que le travail de détricotage qui accompagne la vieillesse et la mort concerne aussi l'entourage, impuissant face à ce mal incurable et qui doit accepter de lâcher prise, de laisser partir, pour pouvoir continuer à vivre.

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L'île nue (Hadaka no Shima)

Publié le par Rosalie210

Kaneto Shindô (1960)

L'île nue (Hadaka no Shima)

"L'île nue" est un très beau film qui repose tout entier sur un contraste assez fascinant entre la grandeur majestueuse du cadre dans lequel s'inscrit l'action, magnifié par une superbe photographie et la pénibilité du labeur d'un couple d'humbles paysans filmé au plus près de leur quotidien fait de petites joies mais aussi et surtout d'un travail difficile, ingrat et répétitif pour arracher à la terre juste de quoi survivre. La mise en scène, caractérisée par l'absence de tout dialogue (bien que le film soit sonorisé) s'attache à montrer avec une grande précision qui en fait tout sa force les gestes accomplis par le couple jour après jour. Vivants sur un îlot aride, il leur faut effectuer plusieurs allers-retours quotidiens en barque entre cet îlot et l'île se trouvant en face pour aller y puiser de l'eau douce, la ramener et surtout la hisser jusqu'au sommet de l'îlot où se trouvent leur champ et leur maison, le tout avec un matériel rudimentaire nécessitant des efforts physiques considérables. La caméra prend le temps de montrer les mouvements de la godille du bateau, ceux des jambes prenant appui sur le sol pentu pour tracter les seaux pleins, suspendus à une palanche portée sur les épaules et enfin l'irrigation manuelle de chaque plant. Tout cela donne un caractère terriblement tangible à ce qui constitue l'une des principales occupations des populations pauvres: aller chercher de l'eau à pied, parfois à des kilomètres pour satisfaire les besoins quotidiens car en l'absence de mécanisation, les tâches s'effectuent manuellement, à la force des bras et des jambes. Beaucoup d'énergie et de temps dépensés au détriment de tout le reste même si dans la famille nippone dépeinte, les enfants échappent à ce labeur éreintant, l'aîné étant même scolarisé. Hélas, la pauvreté (et l'isolement) de la famille ont également des répercussions sur leurs enfants.

Le film n'est pas pour autant misérabiliste, au contraire, il magnifie le courage de ceux qui luttent pour conserver la tête haute, la famille pouvant même s'offrir après la vente de leur production agricole ou de quelques poissons pêchés depuis leur îlot quelques extras en biens de consommation ou en loisirs qui permettent de resituer le film dans son contexte, celui du second miracle japonais (l'équivalent des 30 Glorieuses en France).

Bien que très différent dans son esprit (ce n'est pas un film qui se place dans un questionnement moral par exemple sans parler du cadre enchanteur qui ferait chavirer n'importe quel touriste), cette manière de faire sentir le poids des efforts physiques éreintants m'a fait penser à "Rosetta" (1999) des frères Dardenne qui montrait également de façon impressionnante la "rage de survivre" de l'être humain aux abois.

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Les Carabiniers

Publié le par Rosalie210

Jean-Luc Godard (1963)

Les Carabiniers

Fable antimilitariste presque abstraite tant elle est distanciée et décontextualisée qui semble réalisée à l'arrache avec trois francs six sous et des acteurs inconnus, "Les Carabiniers" vit dans l'ombre des deux grands films de Godard qui l'ont précédé et lui ont succédé "Vivre sa vie" (1962) et "Le Mépris" (1963). Pourtant, je le trouve personnellement assez réussi car il m'évoque à la fois le "Affreux, sales et méchants" (1976) de Ettore SCOLA à cause du cadre dans lequel vivent les personnages (terrain vague et bidonville) ainsi que leur comportement "ras du front" et la pièce "Ubu roi" de Alfred Jarry à cause du ton résolument absurde des situations, de la crédulité enfantine de Ulysse et Michel-Ange contrastant avec leur comportement meurtrier et du fait que l'une de leurs femmes ne cesse de dire "merdre" à tout bout de champ. Rempli d'autodérision avec ses quatre crétins vivant dans une cabane mais se faisant appeler par de grands noms (Ulysse, Michel-Ange, Venus et Cléopâtre), le film dénonce l'absurdité de la guerre en mélangeant des images d'archives et des images de fiction dans lesquelles on voit les deux paysans, manipulés par les carabiniers qui les ont enrôlé en leur promettant de devenir riches comme Crésus commettre toute une série d'exactions et de crimes avant de ramener dans une valise ce qu'ils croient être leur trésor de guerre: en fait on découvre qu'ils n'en ont rapporté que les images (lors d'une séquence en hommage aux frère Lumière, on voyait déjà l'un des compères incapable de discerner la différence entre l'image et la réalité puisque comme les premiers spectateurs, il croyait qu'il allait se prendre le train dans la figure et pouvoir vraiment caresser une femme nue dans son bain) et qu'ils sont en réalité les dindons d'une sinistre farce dont leur cerveau épais n'a pas compris qu'ils finiraient par en être les victimes "qui vit par l'épée périra par l'épée". Bref, "Les Carabiniers" a quelque chose d'une blague de sale gosse un peu je m'en foutiste sur la forme qui adopte un ton burlesque (et des clins d'oeil à Charles CHAPLIN, celui de "Les Temps modernes" (1934) et celui de "Le Dictateur") (1940) mais sur le fond, la violence est montrée ou évoquée de façon très réaliste avec l'évocation d'épisodes de la Shoah en URSS ou des exécutions d'otages reconstituées de façon très crédible.

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Le Vent se lève (The Wind That Shakes the Barkey)

Publié le par Rosalie210

Le Vent se lève (The Wind That Shakes the Barkey)

Ken Loach (2006)

J'ai beaucoup de mal avec le cinéma de Ken LOACH en général. Il y a en effet deux façons de le considérer. Côté positif, on dira que c'est un auteur "engagé", "enragé", "révolté", "en lutte pour un monde plus juste" etc. Côté négatif, on dira qu'il a tendance à tout voir par le seul prisme de la lutte des classes et qu'il est souvent manichéen ce qui aboutit à une binarité simpliste: "gentils" ouvriers contre "méchants" patrons. De plus, pour mettre les spectateurs de son côté, il utilise des ficelles parfois assez grossières en faisant des capitalistes dominants des brutes épaisses qui imposent leur domination par la force et l'humiliation. La réalité est évidemment infiniment plus complexe et nuancée, tant sur les méthodes de domination que sur les rapports de force qui traversent une société ou encore sur les identités des individus. Et comme j'aime plutôt la complexité et la nuance, ma sensibilité est souvent heurtée par le style "brut de décoffrage" de ce cinéaste qui en plus question mise en scène est loin d'être toujours inspiré. Certains de ces films sont de véritables pensums illustratifs académiques.

Ces réserves faites, "Le Vent se lève" fait partie de ses bons films même si je soupçonne le festival de Cannes de lui avoir attribué la Palme d'Or pour de mauvaises raisons (on ne devrait jamais attribuer un prix à une oeuvre d'art en guise d'étendard politique ou sociétal mais juste en fonction de sa valeur intrinsèque. Or "Le Vent se lève" a bénéficié du contexte de la guerre d'Irak à laquelle le RU participait aux côtés des USA). Il fait partie de ses bons films parce qu'il dépasse en effet son sujet -la guerre d'indépendance irlandaise et la guerre civile qui lui a succédé- pour démontrer de façon efficace certains mécanismes propres à la stupidité humaine:

- Le fait qu'une domination étrangère qui plus est brutale renforce la détermination du peuple opprimé à s'en débarrasser. Aucune guerre asymétrique (armée contre guérilla) ne peut être gagnée par l'occupant, même si elle peut s'enliser sur des décennies voire des siècles. Les USA l'ont appris (?) à leurs dépends au Vietnam, en Afghanistan ou en Irak.

- Le fait que la plupart de ces guerres ont, tout comme les révolutions victorieuses débouché ou entraîné avec elles des luttes fratricides pour le pouvoir, qu'il soit ou non accompagné d'une idéologie, invalidant d'emblée les beaux idéaux au nom desquels on massacre ses anciens camarades de lutte voire ses "amis" ou même comme dans "Le Vent se lève" sa propre famille. C'est la fameuse phrase de Manon Roland "Liberté, que de crimes on commet en ton nom". Tout homme qui abdique son humanité pour supprimer toute voix discordante au nom de sa "cause", quelle qu'elle soit en théorie ne se contente pas de perdre son innocence. Il détruit la cause qu'il sert. On n'impose pas la liberté et l'égalité dans le sang. Mais la spirale infernale de la guerre c'est à dire de la violence conduit à la radicalisation qui libère les pires instincts au détriment de la raison et amène à la binarité la plus simpliste qui soit "tu es avec nous ou bien contre nous" et donc dans ce dernier cas, je te supprime.

Ken LOACH montre très bien tous ces enjeux de façon convaincante puisqu'il évoque la guerre à l'échelle d'une famille et de la petite communauté qui l'entoure. Le titre se réfère à un poème du XIX° qui évoquait le soulèvement de l'Irlande à la fin du XVIII°. Les acteurs sont remarquables de véracité (Cillian MURPHY que j'ai pourtant vu auparavant chez Christopher NOLAN ne fait pas pièce rapportée et semble même être à sa vraie place) et la nature irlandaise est superbement filmée, sans trop d'emphase. Il n'empêche que les réflexes idéologiques de Ken LOACH viennent de temps à autre polluer le film, que ce soit en prenant parti pour les jusqu'au-boutistes qui refusent tout compromis avec les anglais montrés comme des héros ou en insistant lourdement sur les sévices et exactions que ceux-ci infligent aux irlandais, en omettant (hormis les exécutions) les horreurs que ces derniers ont pu commettre pendant la guerre sur les anglais ou sur leur propre peuple. L'arriération de la société irlandaise en matière de moeurs n'est pas du tout évoquée non plus.

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Ma nuit chez Maud

Publié le par Rosalie210

Eric Rohmer (1969)

Ma nuit chez Maud

Avoir vu à deux jours d'intervalle "La Sonate à Kreutzer" (1956) et "Ma nuit chez Maud", le troisième et le plus célèbre conte moral de Éric ROHMER s'est avéré éclairant en ce que ces deux oeuvres présentent des personnages masculins assez similaires. En effet dans les deux cas, on a affaire à des hommes qui "présentent bien" en terme de réussite sociale, bref ce qu'on appelle des "gendres idéaux" ou encore des "bon partis". Autre point commun, le fait d'adopter leur point de vue nous fait comprendre que ces hommes agissent comme des stratèges qui ont planifié leur vie à l'avance. Tous deux veulent se marier, non parce qu'ils en ont réellement envie mais parce que cela fait partie du CV qu'ils veulent arborer en guise d'identité. Dans le cas de Jean-Louis (Jean-Louis TRINTIGNANT) il lui faut une catholique parce que lui-même se prétend tel et qu'il cherche une femme assortie à ses propres critères de valeur ou plutôt à l'étiquette qui leur correspond. En creusant un peu, on découvre, chez lui comme chez la fille sur laquelle il a jeté son dévolu, Françoise (Marie-Christine BARRAULT) que cette prétendue foi n'est qu'un palliatif à l'absence de personnalité (ou plutôt au refus de la laisser éclore), qu'il n'y a chez l'un comme chez l'autre ni spiritualité réelle, ni mysticisme, juste de la mauvaise conscience liée à un comportement marqué par le conformisme et la médiocrité. Tout cela ne ressortirait pas avec autant de relief si Éric ROHMER n'avait pas eu l'idée de confronter Jean-Louis à la perspicace Maud (Françoise FABIAN) à croire que ce prénom s'attache aux femmes les plus libres penseuses et les plus vraies du cinéma occidental (évidemment je fais allusion ici à "Harold et Maude") (1971). Par contraste avec Jean-Louis et Françoise qui semblent vieux avant l'âge et de nos jours, complètement moisis, Maud est éclatante de modernité. Alliant vive intelligence, sensualité débordante et authenticité émotionnelle, elle est complètement avant-gardiste. Et pas seulement par le fait d'être divorcée (en 1969), d'élever seule sa fille ou d'avoir eu un amant qu'elle aimait et pour qui elle aurait quitté son mari volage s'il n'avait eu une fin tragique. Elle a tout compris à Jean-Louis en qui elle semble lire comme dans un livre ouvert et dont elle va tenter de décrisper l'esprit mais aussi le corps (on disserte mieux philosophie et théologie allongé dans un lit dans le plus simple appareil qu'engoncé dans un fauteuil, c'est bien connu ^^). Ceux qui croient que Éric ROHMER est un cinéaste purement intellectuel ont-ils vu "Ma nuit chez Maud"?: outre les tenues sexy mettant bien en évidence ses gambettes, Maud-Françoise FABIAN dormant nue sous une couverture évoquant de la fourrure, c'est carrément "caliente" (idée que l'on retrouve aussi chez son contemporain Jacques DEMY, dans "Peau d âne" (1970) et "Une chambre en ville") (1982). D'ailleurs aussi "freak control" soit-il, Jean-Louis vacille au moment où il est le plus vulnérable c'est à dire le petit matin au réveil. Mais ça ne dure qu'un instant, il se reprend très vite et enfile son costume de "séminariste" qui sonne tellement faux! Dans ses contes moraux des années 60-70 comme plus tard dans ses comédies et proverbes des années 80, Éric ROHMER se joue des apparences et des faux semblants comme personne, notamment en confrontant les discours bien huilés de personnages pleins de certitudes à une vérité intime trouble sur laquelle ils n'ont pas prise et qu'ils préfèrent fuir, c'est tellement plus facile!

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Le Genou de Claire

Publié le par Rosalie210

Eric Rohmer (1970)

Le Genou de Claire

"Le Genou de Claire", cinquième des six contes moraux est un film que je trouve admirable, l'une des incontestables grandes réussites de Éric ROHMER, son conte moral le plus célèbre avec "Ma nuit chez Maud" (1969). Ce n'est cependant pas un film aimable et encore moins attachant mais je dirai que c'est souvent le cas chez Rohmer: beaucoup de ses héros ou héroïnes sont agaçants voire tête à claques (pas étonnant qu'une Arielle DOMBASLE ou un Fabrice LUCHINI qui apparaît âgé de seulement 19 ans dans "Le Genou de Claire" aient fait une belle carrière chez ce cinéaste).

Si "Le Genou de Claire" est si admirable, c'est qu'il s'agit d'un palimpseste. En apparence c'est un huis-clos à ciel ouvert et une tranche de vie façon journal de bord se déroulant sur un mois d'été, scandé par des cartons énumérant les différentes dates dans lesquelles prennent place les événements montrés. En réalité c'est un film qui réussit à nous faire voyager dans le temps:

- Au XVIII° siècle tout d'abord. Les jeux de l'amour et du hasard qui forment le coeur de l'intrigue renvoient à Marivaux d'autant plus que le cadre a quelque chose de très scénique. Mais les personnages eux, entretiennent des conversations mondaines comme on le faisait dans les salons bourgeois de Mme Geoffrin qui accueillait les philosophes des Lumière et ont quelque chose du roman épistolaire de Choderlos de Laclos. Aurora (Aurora CORNU) bien que ses motivations soient très différentes de Mme de Merteuil est une manipulatrice hors pair. Pour les besoins de son roman, elle attise l'ego de Jérôme (Jean-Claude BRIALY) en le poussant à flirter avec deux nymphettes de 16-17 ans. Un jeu de séduction quelque peu pervers qui fait penser à celui de Valmont avec Cécile de Volanges d'autant que pour parvenir à ses fins, il doit séparer Claire de son amoureux, Gilles. Il y a même un alter ego de Mme de Volanges en la personne de la mère de Claire et de Laura qui ne voit rien de ce qui se déroule sous son propre toit. Ne manque que Mme de Tourvel et l'équivalence serait parfaite.

- Le XIX° siècle est présent au travers de l'esthétique particulièrement réussie du film. Le travail sur la lumière et les couleurs confère une ambiance impressionniste au film qui se déroule pour l'essentiel en extérieurs, dans des cadres naturels enchanteurs (les Alpes et le lac d'Annecy) et le canotier que porte sur la tête un Jérôme barbu renforce encore l'impression d'être dans un tableau animé de Auguste Renoir. Et pour enfoncer encore le clou, une scène entière, la plus emblématique puisque totalement silencieuse dans un film par ailleurs très bavard se réfère elle à Renoir fils, plus précisément à "Une partie de campagne" (1936) quand les éléments se déchaînent en relation avec l'explosion sensuelle qui se produit à ce moment-là en pleine nature.

- Enfin le XX° siècle est présent au travers d'une étude de moeurs doublée d'une discrète étude sociologique qui ancre en dépit des apparences le film dans son époque: les années 1970. La scène de conflit entre d'un côté Jérôme, les Walter et Gilles et de l'autre les campeurs renvoie à la lutte des classes transposée dans un cadre estival. Les premiers font partie de ces touristes privilégiés qui ont hérité d'un important patrimoine de villégiature issu du XIX° siècle alors que les seconds, issus des classes moyennes et populaires incarnent le tourisme de masse des Trente Glorieuses. Quant à la relation entre Jérôme et les deux soeurs, Claire (Laurence de MONAGHAN) et Laura (Béatrice ROMAND, l'une des égéries du cinéaste dont on peut suivre l'évolution de film en film de son adolescence dans "Le Genou de Claire" à l'âge mûr 27 ans plus tard dans "Conte d automne" (1997)), elle illustre à quel point à cette époque le désir d'un homme adulte pour une adolescente n'était pas questionné, il était même encouragé. Celui-ci pouvait se livrer à des gestes déplacés tels qu'un baiser volé ou un long attouchement (certes sans aucune vulgarité, la distinction étant le maître mot du comportement des personnages) en toute impunité. Et pour cause, car c'est son point de vue que le film adopte. Que la fille soit aguicheuse comme Laura ou froide et indifférente comme Claire n'a aucune importance. Ce sont des corps-objets, jeunes et frais exposé à la concupiscence du mâle dominant, le plus âgé et le plus velu. Seul le carcan éducatif, la haute opinion qu'il se fait de lui-même et une faiblesse de caractère qui en fait la proie de femmes matures (dont sa future épouse) empêche Jérôme s'exercer pleinement son "droit de cuissage" sur la chair fraîche mise à sa disposition. Car il y a évidemment une grande ironie chez Éric ROHMER. Dans nombre de ses films, les personnages se grisent de mots raffinés pour se persuader qu'ils contrôlent la situation alors qu'ils sont le jouet de leurs pulsions. Parfois ils finissent par découvrir la vérité en lâchant prise (c'est par exemple le thème majeur de "La Marquise d O...") (1976). Parfois ils continuent à s'aveugler comme Jérôme qui pense avoir satisfait son désir alors qu'il l'a fui en courant.

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La sonate à Kreutzer

Publié le par Rosalie210

Eric Rohmer (1956)

La sonate à Kreutzer

Une curiosité que ce moyen métrage datant du début de la carrière de Éric ROHMER. Longtemps considéré comme perdu, il a essentiellement une valeur documentaire. On y voit en effet non seulement Éric ROHMER faisant l'acteur (et on comprend pourquoi contrairement par exemple à François TRUFFAUT il n'a pas continué l'expérience) mais le temps d'une brève séquence, toute l'équipe des Cahiers du cinéma de l'époque: Jean-Luc GODARD (qui jour le rôle de l'ami journaliste du personnage principal), François TRUFFAUT, Claude CHABROL, André Bazin... En dehors de ce dernier, y figurent plusieurs grosses pointures de la Nouvelle vague alors en gestation.

Pour le reste "La sonate à Kreutzer", librement inspiré d'une nouvelle de Léon Tolstoï raconte l'histoire moyennement intéressante d'un architecte qui cherche à se marier par pur conformisme social. Résultat, il épouse la première venue (Françoise MARTINELLI) qui ne l'aime pas plus que lui ne l'aime. Il n'avait pas prévu que la femme qu'il épouserait ne serait pas une marionnette mais un être humain qui ne se plierait pas à ses désirs. Aussi au lieu de l'amour, c'est la haine liée à la frustration qui l'envahit, surtout quand son épouse tombe amoureuse d'un jeune critique (Jean-Claude BRIALY alors débutant qui traînait dans le sillage de l'équipe des Cahiers du cinéma et que l'on a vu ensuite dans plusieurs films importants de la Nouvelle vague dont "Le Genou de Claire" (1970) d'un certain... Éric ROHMER) avec lequel elle partage les mêmes goûts musicaux. Bref "La sonate à Kreutzer" est un banal "crime passionnel" qui porte bien mal son nom car il s'agit plutôt d'une histoire d'orgueil bafoué qui se mue en violence conjugale.

Le film se distingue aussi par son style particulier. Il est en effet dépourvu de dialogues, tourné comme au temps du muet avec une bande-son ajoutée a posteriori contenant les morceaux musicaux et la voix off intarissable de Éric ROHMER qui raconte ce qu'il s'est passé, le film étant construit en flashback.

 

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