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Dead Man

Publié le par Rosalie210

Jim Jarmusch (1995)

Dead Man

Il y a plusieurs niveaux de lecture dans ce film qui prend la forme d'une longue odyssée onirique en négatif. Odyssée parce qu'il s'agit d'une histoire de voyage, voire même d'une superposition de voyages et que la référence à Homère est limpide au travers du personnage de "Nobody" (Gary Farmer). Onirique parce que William Blake le "héros" (Johnny Depp) semble vivre ce périple sous hypnose (la musique de Neil Young y contribue beaucoup) tant il a l'air perpétuellement hébété voire narcoleptique. En fait son état de mort-vivant fait de lui plus un fantôme qu'un homme. Nobody et lui forment ainsi une sorte de duo de héros en "négatif" qui accompagne la photo en noir et blanc du film et participe de son ambiance irréelle. Tous deux sont des parias, solitaires, sans attaches, en route pour la mort. Leur périple funèbre ne prend sens qu'au niveau spirituel, bref on est dans un négatif de western. Par exemple il y a le pré-générique magistral qui dans un silence assourdissant voit le jeune et frêle comptable de Cleveland quitter le monde civilisé en train pour le far ouest. Progressivement, les hommes et les femmes propres et bien habillés disparaissent au profit de trappeurs patibulaires, hirsutes et armés jusqu'aux dents. La ville terminus du train, la bien nommée "Machine" qui fusionne mécanisation industrielle et sauvagerie du far ouest est une assez bonne illustration de l'enfer américain (un "négatif" bien ironique). Cette halte est par ailleurs l'occasion de croiser quelques grands acteurs dont Robert Mitchum dans son dernier rôle, celui du patron/seigneur de guerre Dickinson entouré de ses sbires. Ensuite vient la deuxième partie du voyage, celle de la cavale contemplative dans la forêt avec pour guide spirituel "Nobody", amérindien atypique parce que métissé ethniquement et culturellement (ce qui en fait objectivement un déraciné, hors du monde et hors du temps). Lui voit en William Blake l'incarnation du poète britannique homonyme dont il connaît l'œuvre par cœur et dont il veut sauver l'âme à défaut du corps. Privé de tabac (à mon avis c'est une private joke tant ce film semble avoir été fait sous l'influence de substances diverses et variées ^^) il lui reste l'ivresse des vers du poète qu'il accompagne jusqu'à son dernier voyage au pays des morts. Voyage vers l'au-delà qui prend alors la forme d'une traversée en barque le long d'un fleuve (comme dans l'Egypte antique) jusqu'au miroir, là où le ciel et la mer se rejoignent.

De façon magistrale, cet anti-western chamanique déconstruit la mythologie du far ouest et de façon plus large, celle de la conquête de l'Amérique par l'homme blanc en renversant les notions de sauvagerie et de civilisation. Les blancs sont montrés comme des dégénérés (le personnage monstrueux de Cole Wilson cumule les pires tares dont l'homme est capable) alors que l'Indien empli de noblesse est l'exemple même de la sagesse et de la sérénité. La culture blanche importée en Amérique est montrée sous son angle le plus repoussant (le culte du flingue, de la machine, de l'argent, l'évangélisation qui prend la forme d'un ethnocide motivé par la haine raciste). En chaussant les lunettes de Blake (le film est parsemé de private joke ^^), Nobody s'affirme comme étant le vrai lettré de l'âme là où les blancs pataugent dans leur fange de bêtise, d'ignorance et de sauvagerie. 

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So Long, My Son (Dì jiǔ tiān cháng)

Publié le par Rosalie210

Wang Xiaoshuai (2019)

So Long, My Son (Dì jiǔ tiān cháng)

Il y a des films d'1h30 qui semblent interminables. Et d'autres comme celui-ci dont on ne voit pas passer les 3h. Dense, virtuose et poignant, le film de WANG Xiaoshuai mêle inextricablement grande et petite histoire en racontant le parcours de deux familles chinoises sur les quatre décennies qui ont fait passer la Chine du maoïsme au capitalisme mondialisé. Et ce qui rend son film passionnant bien qu'un peu déroutant au début, c'est qu'il privilégie une narration émotionnelle sur la chronologie des faits. Autrement dit, les événements racontés ne le sont pas de façon linéaire mais plutôt selon un système d'échos et de rimes qui forment chacun le morceau d'un puzzle qui n'est reconstitué qu'à la fin. Système formel qui humanise l'histoire beaucoup mieux que ne l'aurait fait une reconstitution chronologique*.

En effet ce qui ressort de manière particulièrement aigüe dans ce film qui travaille le temps long de façon admirable, ce sont les notions de culpabilité et de responsabilité. Ou comment des actes commis à un instant T auront des répercussions pour tout le reste de l'existence. Les deux familles dont le film raconte l'histoire sont liées l'une à l'autre mais ne sont pas égales, pas plus au temps du communisme (ou l'une est la supérieure hiérarchique de l'autre même si leurs conditions d'existence sont égales) qu'au temps du capitalisme débridé (où la première s'est enrichie alors que la deuxième s'est précarisée). Derrière la façade amicale, ce qui se joue entre ces deux familles est une relation de type bourreau/victime avec des actes aux conséquences dont on peut mesurer les effets délétères 5,10 ou 20 ans plus tard. La scène de la noyade dans le lac de barrage qui ouvre le film et revient plusieurs fois ensuite est un instant T de basculement de l'existence qui plonge la famille dominante dans les affres de la culpabilité et la famille dominée dans la tragédie de la perte et du deuil impossible. C'est alors qu'un acte commis au nom de la doxa du régime politique en place (empêcher la naissance d'un deuxième enfant en vertu de la doctrine de l'enfant unique) se met à ronger celle qui l'a commis jusqu'à la détruire de l'intérieur. Les correspondances créées par le montage font comprendre qu'à la tentative de suicide de la mère privée de descendance correspond la tumeur qui abrège la vie de celle qui s'en sent responsable.**

En dépit de la tonalité mélancolique et par moments tragique du film, le réalisateur ne tombe jamais dans le mélo larmoyant. Chaque scène délicate est tournée de façon pudique, soit à l'aide de rideaux qui cachent, soit en éloignant la caméra du drame en train de se jouer, ce qui fait d'autant mieux ressortir le vide de la perte (ce que l'on voit surtout ce sont les longs couloirs d'hôpitaux ou l'immensité du barrage dans lesquels s'agitent de minuscules silhouettes, symboles d'un régime qui écrase et déshumanise.) Et l'interprétation est remarquable, particulièrement celle du couple formé par Yaojun (Wang JINGCHUN) et Liyun (YONG Mei) qui ont été à juste titre primés à Berlin. La scène où ils arborent un pauvre sourire forcé sur leur visage triste parce qu'ils sont sommés de se réjouir pour le prix qu'ils ont reçu en tant que "couple modèle du planning familial" m'a fait penser à celui de Lillian GISH dans "Le Lys brisé" (1919).

* C'est la limite d'un film comme "La Famille" (1987) de Ettore SCOLA qui raconte l'histoire d'une famille sur un siècle de façon linéaire avec un plan de couloir faisant la transition entre deux époques. Le procédé est lassant tant il est répétitif et finit par ressembler à un catalogue.

** Cette question de la responsabilité individuelle face aux ordres d'un système inique voire criminel ne se pose pas seulement dans les régimes autoritaires qui imposent le devoir d'obéissance et pratiquent le lavage de cerveau (les rouages qui acceptent de servir le système y adhèrent la plupart du temps et sont même plutôt zélés ce qui est le cas de Haiyan dans le film). Dans "Sicko" (2007) qui dépeint les dérives du système de santé américain, on voit d'anciens employés de groupes d'assurances privés qui sont hantés par le fait d'avoir reçu des primes pour avoir fait faire des économies à leur société c'est à dire avoir trouvé le moyen qu'elles refusent de payer les soins de leurs clients, entraînant la plupart du temps leur décès prématuré.

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I Want to Go Home

Publié le par Rosalie210

Alain Resnais (1989)

I Want to Go Home

"I Want to Go Home" n'est pas le film le plus abouti de Alain Resnais. S'il comporte quelques moments vraiment réussis, l'ensemble, trop cérébral, a bien du mal à prendre vie et à intéresser. Les références culturelles abordées sont pointues ou pas assez mises en valeur et les personnages, caricaturaux (en dehors de celui de Micheline Presle qui parvient à tirer son épingle du jeu et à humaniser un peu ce grand raout qui fait un peu penser aux "101 nuits de Simon Cinéma"). Il n'en reste pas moins qu'on trouve dans ce film une bonne partie de l'ADN du cinéaste. "I Want to Go Home" se moque des snobs* et abolit la hiérarchie entre les arts en panachant le cinéma avec la bande dessinée comme il le fera également un peu plus tard avec "Smoking/No Smoking" ou dans un autre domaine avec "On connaît la chanson" (qui implicitement désavoue les préjugés d'un Gainsbourg complexé proclamant que la chanson est un "art mineur destiné aux mineures"). Ironiquement, le grand intellectuel parisien (joué par Depardieu) à qui Elsie l'américaine (Laura Benson) espère faire lire sa thèse sur Flaubert ne jure que par son père Joey (Adolph Green) dont Elsie a honte parce qu'il est auteur de comics et jamais sorti de son "bled" (Cleveland n'est pas New-York et Joey n'est pas Woody Allen comme cela est rappelé!). Celui-ci qui est en mal de reconnaissance doit de plus en venant en France se coltiner une culture et une langue qui lui sont étrangères. De petits interludes avec les personnages créés par Joey (en réalité par le cartooniste new-yorkais Jules Feiffer) viennent s'insérer dans l'histoire pour dialoguer avec Elsie un peu comme le chat Guillaume (représentation animale de Chris Marker) chez Varda. Alain Resnais en profite pour célébrer son amour de la BD (franco-belge et américaine) mais il ne tire pas tout le parti qu'il aurait pu d'un tel sujet. Le dessin animé américain (le cartoon Warner ou le long-métrage d'animation Disney) est par exemple évoqué au travers de dessins ou du bal costumé mais on est loin de la géniale fusion de "Qui veut la peau de Roger Rabbit?".

* Alain Resnais était fait pour collaborer avec le couple Bacri/Jaoui, grands pourfendeurs eux aussi de "l'esprit de chapelle" très présent dans les élites françaises. A l'époque de la sortie de "I Want to Go Home", le neuvième art et l'animation étaient encore considérés comme des expressions sous-culturelles réservées à un public de niche (les enfants ou au contraire les amateurs d'érotisme). La fiche Wikipédia du film qui évoque le fait que son échec soit imputable au fait qu' "on ne mélange pas impunément deux médiums aussi différents et en même temps concurrents comme le sont le cinéma et la bande dessinée" fait sourire quand on pense aux films Marvel, à ceux inspirés de Batman (jusqu'au récent "Joker") ou à l'étroite symbiose manga-anime.

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Le Corbeau

Publié le par Rosalie210

Henri-Georges Clouzot (1943)

Le Corbeau

"Le Corbeau", deuxième long-métrage de Henri-Georges Clouzot me fait penser tant sur le fond que sur la forme à un "M. Le Maudit" français. Le contexte trouble dans lequel ces films ont été réalisé (occupation allemande, montée du nazisme) explique en partie leurs similitudes. Sur la forme, une ambiance expressionniste façonnée pour le clair-obscur ("où est l'ombre, où est la lumière?") d'une plongée dans les abysses de la complexité humaine. Sur le fond, cet éclairage des tréfonds de l'individu en souffrance s'avère finalement moins effroyable que la bestialité des foules prêtes à lyncher le premier "coupable" venu sur la foi de simples rumeurs portées par les ravages de la délation. "Culpabilité" qui dans le film de Clouzot cible particulièrement les femmes. C'est même à un véritable procès de la féminité dans sa sexualité et ses capacités reproductrices que nous assistons. La première scène se focalise sur l'étonnement suspicieux que suscite le choix du Dr Germain (Pierre Fresnay) lors des accouchements difficiles de sauver la mère quitte à sacrifier l'enfant. C'est sur cet aspect que s'acharne le corbeau (pseudo passé depuis dans le langage courant pour désigner les auteurs de lettres anonymes diffamatoires) en l'accusant de lettre en lettre d'être un "faiseur d'anges" (ce qui était passible à l'époque de la peine de mort). Les autres calomnies portent sur sa sexualité jugée débridée avec les femmes du coin. Les lettres de délation pointent en effet moins les turpitudes des notables locaux que les désirs sexuels de femmes plus frustrées les unes que les autres. Marie Corbin (Helena Manson), l'infirmière-assistante et belle-soeur du Dr Vorzet (Pierre Larquey), une vieille fille revêche et rigide est la cible d'une hallucinante "chasse aux sorcières" suggérée par une bande-son hurlante et des cadrages obliques avant qu'elle ne découvre son appartement dévasté. A l'inverse, Denise (Ginette Leclerc) est victime de son image de garce qui alimente la défiance du Dr Germain (qu'elle traite, insulte suprême de "bourgeois"). Entre les deux, il y a Laura (Micheline Francey), l'épouse du Dr Vorzet, et sœur de Marie Corbin beaucoup plus jeune que son mari dont les airs de sainte-nitouche dissimulent mal le désir qu'elle porte au Dr Germain. Sans oublier Rolande (Liliane Maigné), adolescente voleuse et malveillante qui comme Marie avec la correspondance privée du Dr Germain n'hésite pas regarder par le trou de la serrure à l'intérieur de son appartement. Bref, ce dernier est au cœur de tous les fantasmes de ces femmes alimentés par le terrible secret qui l'empêche de se réconcilier avec la vie. Du moins jusqu'à la scène où Denise qui a réussi à fêler sa carapace l'invite à la regarder au-delà des apparences, l'obligeant enfin à se dévoiler.

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Le Scaphandre et le Papillon

Publié le par Rosalie210

Julian Schnabel (2007)

Le Scaphandre et le Papillon

"Le Comte de Monte-Cristo" écrit en 1845 par Alexandre Dumas fait partie de mes livres préférés depuis l'adolescence. Moins pour son histoire de vengeance que pour la relation qui unit Valentine de Villefort à son grand-père, M. Noirtier, presque entièrement paralysé à la suite d'une attaque sans que son intelligence n'en soit affectée. Elle parvient à établir la communication avec lui grâce à ses clignements de paupière. A l'aide d'un dictionnaire qu'elle récite dans l'ordre alphabétique jusqu'à ce qu'il l'arrête, lettre par lettre, elle peut traduire sa pensée en formant des mots puis des phrases. Un dispositif qui demande beaucoup de temps, d'intuition et de patience mais qui permet à Noirtier de surmonter son impuissance corporelle pour intervenir de façon décisive dans l'intrigue. 

Il n'est guère surprenant que "Le Comte de Monte-Cristo'" soit un livre-totem pour Jean-Dominique Bauby (Mathieu Amalric) et Noirtier, son double fictionnel. Ex-rédacteur en chef du magazine "Elle", Bauby fut atteint à la suite d'un accident cardiovasculaire en 1995 du "syndrome de l'enfermement" décrit par Dumas au XIX° siècle, une pathologie neurologique rare diagnostiquée en 1947 qui laissent intactes les facultés intellectuelles et la conscience tout en paralysant entièrement le corps à l'exception des paupières et des yeux. Bauby se décrit ainsi comme un esprit libre (le papillon) dans un corps sarcophage (le scaphandre). Grâce à l'aide décisive de femmes dévouées (une orthophoniste jouée par Marie-Josée Croze et une assistante scripturale jouée par Anne Consigny), il parvient  à rédiger un livre autobiographique (dont le film est l'adaptation) en utilisant les mêmes outils communicationnels artisanaux que Noirtier (depuis l'informatique a permis aux victimes du locked-in syndrome d'écrire leurs textes de façon autonome en enregistrant leurs mouvements d'iris). 

Pour permettre au spectateur de s'immerger pleinement dans la perception du monde de Bauby après son accident, le réalisateur choisit de tourner en caméra subjective et de suivre fidèlement le livre, c'est à dire le fil de la pensée non linéaire de son auteur dont les seules libertés résident dans l'imagination et la mémoire. Si les personnages du film ne peuvent pas entendre la voix intérieure de Jean-Dominique, le spectateur lui, le peut et se régale en suivant les méandres d'une pensée en mouvement riche et alerte qui ne s'apitoie jamais sur son sort, nous fait sourire bien souvent avec des remarques pleine d'à-propos tant sur lui-même que sur les autres et s'évade régulièrement dans des souvenirs ou des rêveries qui témoignent de son appétit de vivre (comme une scène orgiaque de dégustation de fruits de mer entrecoupée de baisers avec son assistante, plaisirs sensoriels qui lui sont désormais inaccessibles).

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L'Ange des maudits

Publié le par Rosalie210

Fritz Lang (1952)

L'Ange des maudits

Quel est le point commun entre Nicholas Ray et Fritz Lang? Avoir réalisé à la même époque un western tournant autour d'un ranch ou d'un saloon tenu par une femme à poigne dirigeant des hommes. Femme interprétée par une star mythique de cinquante ans, Joan Crawford chez Nicholas Ray, Marlène Dietrich chez Fritz Lang. Mais la comparaison s'arrête là. Avec ses gangsters, sa femme fatale et sa sombre histoire de vengeance, le troisième et dernier western de Fritz Lang est en réalité un film noir en technicolor transposé dans le décor du grand ouest américain. Enfin, pas tout à fait car l'essentiel de l'intrigue se déroule en intérieur. Pourquoi pas, d'autant que le ranch "Chuck a Luck" ressemble a un club d'initiés (comme pour le château de "Eyes wide Shut" il faut y entrer sur recommandation pour en faire partie) précédé d'une réputation qui lui donne une véritable aura et filmé dans un cadre qui a de la gueule. Mais il est dommage que les acteurs masculins, que ce soit Arthur Kennedy dans le rôle du vengeur Vern Haskell ou Mel Ferrer dans celui du bandit Frenchy n'aient pas l'étoffe de leurs rôles. On se demande ce que Altar (Marlène Dietrich) peut bien leur trouver pour se laisser aussi facilement embobiner par Vern (dont on ne comprend pas s'il ne fait que l'utiliser ou s'il éprouve quelque chose à son égard) allant jusqu'à se sacrifier pour sauver Frenchy. Masochisme? Goût douteux pour les "bad boys"? On peut également souligner qu'à la différence du film de Ray, les personnages de Lang n'assument pas leur passé qui est effacé à leur entrée au ranch ce qui les prive de tout avenir. Cela va bien avec le fatalisme de l'histoire mais pas avec le genre du western, un cadre urbain et nocturne aurait mieux convenu.

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Jeux interdits

Publié le par Rosalie210

René Clément (1952)

Jeux interdits

Une balade mélancolique et déchirante, une petite fille qui serre le cadavre de son chien dans ses bras et ne veut pas le lâcher, une cimetière de petits animaux composé à partir des croix arrachées aux tombes humaines: "Jeux interdits" parle de la mort à hauteur d'enfant avec une sensibilité admirable. Une mort omniprésente tout au long du film. La seconde guerre mondiale était alors encore toute proche et le monde rural très pauvre et frustre dépeint par René Clément, encore une réalité. Car la rencontre de Paulette, la petite parisienne (Brigitte Fossey, bouleversante) et de Michel le petit campagnard (Georges Poujouly, tout aussi émouvant)*, c'est aussi celle de deux expériences d'enfants confrontés à la mort. Le début dépeint dans un style quasi documentaire le drame de l'Exode de 1940 avec ses bombardements aveugles destinés à provoquer la panique et à empêcher les renforts militaires de parvenir jusqu'au front. C'est ainsi que Paulette se retrouve brutalement privée de ses parents et de son chien qu'elle ne se résout pas à abandonner. Elle est recueillie par la famille de Michel, plus pour des histoires de rivalités avec leurs voisins que par compassion. Il faut dire que le mode de vie de ces paysans est rude et qu'ils sont habitués à la mort comme le montre l'exemple du grand frère de Michel (qui n'est d'ailleurs ni hospitalisé, ni même soigné, ce qui souligne le dénuement des campagnes où le seul repère est la religion catholique). Mais face à cette terrible réalité, les deux enfants qui s'attachent viscéralement l'un à l'autre se créent un monde à eux, à l'écart de l'horreur où ils peuvent apprivoiser la mort, la ramener à leur hauteur, quitte à transgresser les lois. Le film devient alors une série de moments de pure grâce poétique dans la lignée de "La Nuit du chasseur" ou "Du silence et des ombres". La terrible séquence de fin montre crûment la violence faite aux enfants lorsqu'ils sont arrachés à leur monde pour être plongés dans celui, froid, impersonnel et démesuré des adultes.

* René Clément s'est avéré un cinéaste hors-pair pour diriger les acteurs et en particulier les enfants.

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Vous n'avez encore rien vu

Publié le par Rosalie210

Alain Resnais (2012)

Vous n'avez encore rien vu

Avec l'audacieux Alain Resnais, ça passe ou ça casse. Quand ça passe, c'est génial ("L'Année dernière à Marienbad", "Muriel ou le temps d'un retour", "l'Amour à mort", "Mélo", "Smoking/No Smoking", "On connaît la chanson", "Les Herbes folles" etc.). Mais parfois ça se casse un peu la figure. Et de mon point de vue ^^ "Vous n'avez encore rien vu" fait partie de la seconde catégorie. Son dispositif est brillant mais il tourne un peu à vide. Alain Resnais s'est fait plaisir en citant ses propres films (un titre qui fait référence à "Tu n'as rien vu à Hiroshima", un couple en quête d'absolu dont le membre survivant finit par rejoindre l'autre dans la mort comme dans "L'Amour à mort"), en réunissant ses comédiens fétiches, en faisant jouer des extraits d'une pièce de théâtre qu'il a aimé à la folie par des duos issus de trois générations différentes (celle des années quarante avec Pierre Arditi et Sabine Azéma, celle des années soixante avec Lambert Wilson et Anne Consigny et enfin celle des années quatre-vingt avec Vimala Pons qui a droit à une captation vidéo filmée par Denis Podalydès). Mais cet éternel recommencement, ce temps cyclique cher à Resnais finit par s'enrayer parce que le style et le contenu de la pièce sentent la poussière voire la naphtaline. De même que pour "Je t'aime, je t'aime", j'ai du mal à adhérer aux drames (petit) bourgeois. Même déconstruits, destructurés, maquillés sous des atours de tragédie antique. Ecouter un Orphée faire sa crise da jalousie parce que Eurydice ne lui arrive pas vierge entre les bras, et celle-ci de devoir pleurer, supplier et se justifier peut passer dans le contexte d'écriture de la pièce (les années 40) mais est insupportablement anachronique dit par la bouche d'acteurs ayant la vingtaine dans les années 2010. L'audace, cela aurait été de mettre un grand coup de pied aux fesses de la pièce datée d'Anouilh et de donner à Eurydice l'occasion de rendre coup pour coup à Orphée au lieu de devoir porter seule la culpabilité d'avoir un "passé qui ne passe pas". Parce que la femme qui a un passé a du vécu et c'est ce qui lui a été si longtemps interdit. Et lorsque cet interdit a été levé, les hommes le lui ont fait chèrement payer. Et ça, cela reste un impensé du film de Resnais.  Pour une fois, son aspect ludique (les multiples mises en abyme, l'interaction entre les arts du théâtre, du cinéma et de la vidéo, le vrai-faux testament du double d'Alain Resnais dans le film, Antoine d'Anthac joué par Denis Podalydès qui était prêt à prendre la relève au cas où Alain Resnais aurait cassé sa pipe pendant le tournage) ne suffit pas à contrebalancer ce fond réactionnaire.

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Rocketman

Publié le par Rosalie210

Dexter Fletcher (2019)

Rocketman

J'ai été globalement déçue par le film que j'ai trouvé à la fois convenu, poussif et sans relief. L'idée de renouveler le genre très codifié du biopic à l'aide de la comédie musicale était bonne mais je n'ai pas trouvé le résultat magique alors que j'adore la plupart des chansons d'Elton John. Il manque un grain de folie dans les chorégraphies qui les auraient rendues plus percutantes et un point de vue moins lourdement psychologisant sur l'artiste. Non que ses traumatismes d'enfance ne soient pas importants mais cela ne suffit pas à expliquer son génie. Car on nous présente surtout Elton comme un être névrosé et dépressif pour expliquer son besoin d'évasion dans un univers extravagant et coloré (en plus du fait que le déguisement et le théâtre sont de bons remèdes à la timidité). L'indifférence de ses parents qui ne l'ont pas désiré est montrée comme étant à l'origine de sa soif d'exister ainsi que de ses multiples addictions (qui ont pour fonction de combler le vide affectif). Ok mais sa flamboyance ne peut s'expliquer seulement en réaction à un environnement mortifère. Par exemple ses relations amicales et amoureuses sont survolées alors qu'elles sont essentielles dans sa créativité. Idem sur ses sources d'inspiration. Car son travail de composition n'est jamais véritablement abordé, c'est plutôt la bête de scène et les affres du show business qui sont mis en avant. Ce qui manque aussi beaucoup à mon sens, c'est une véritable contextualisation historique. En effet être homosexuel en Angleterre dans les années 70-80 n'était pas aussi évident qu'aujourd'hui et la difficulté de s'affirmer différent ne peut se résumer aux quelques propos péremptoires de la mère ou au comportement masculiniste du père. L'iconoclasme d'Elton John bouscule l'ensemble de la société. Enfin seule la première partie de sa carrière est couverte par le film, c'est frustrant. Dans le genre, j'ai préféré "Bohemian Rhapsody" (2017) qui est inégal mais fait mieux ressentir l'énergie et le talent de chaque membre du groupe.

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Moulin Rouge

Publié le par Rosalie210

Baz Luhrmann (2001)

Moulin Rouge

Cela vaut la peine de ne pas s'arrêter au premier quart d'heure d'un film dont on voit alors surtout les défauts (le côté hystérique du montage, les effets visuels pas toujours de bon goût et un jeu outrancier du côté des personnages secondaires). Cela vaut le coup parce que Baz Luhrmann dépoussière dans "Moulin Rouge" la comédie musicale d'une manière aussi audacieuse et intelligente qu'il l'avait fait pour le drame de Shakespeare "Romeo + Juliette". Bien que cette référence ne soit pas revendiquée par la réalisateur "Moulin Rouge" ressemble à une version baroque, pop-rock et barrée de "La Traviata" avec Christian dans le rôle d'Alfredo et Satine dans celui de Violetta. Ce n'est certainement pas par hasard que Ewan Mc Grégor et Nicole Kidman ont marqué les esprits, le premier chantant divinement bien, la seconde déployant son charisme dans de superbes chorégraphies, avec notamment la reprise du "Diamonds are a girl's best friend" chanté et dansé par Marilyn Monroe dans "Les Hommes préfèrent les blondes" (mélangé au "Material Girl" de Madonna) et  une dernière demi-heure bollywoodienne de folie. Mais j'ai trouvé remarquable aussi l'abattage de Jim Broadbent (Horace Slughorn dans la saga Harry Potter) dans le rôle de Harold Zidler. le propriétaire du cabaret-club. Son interprétation du "Like a Virgin" de Madonna a largement sa place aux côtés de la séquence introductive de "Réservoir Dogs" dans les annales de l'exégèse de ce tube éternel.

Car c'est dans la réinvention des standards de la pop culture que le film atteint le nirvana ^^. Chacune est un vrai petit bijou, drôle, décalé, surprenant et le plus fort dans tout cela c'est que cela ne jure jamais avec le cadre Belle-Epoque que ce soit pour Madonna, David Bowie, Nirvana, Police, Elton John ou Freddy Mercury (ces deux derniers par leur sens de la démesure et leur extravagance se seraient bien entendu avec Baz Luhrmann, je le sens). Mine de rien, Baz Luhrmann confère à cette culture populaire ses lettres de noblesse en lui donnant la dimension d'un opéra et à l'inverse, il revitalise celui-ci d'une manière aussi flamboyante que le titre que porte le show du film "Spectacular, Spectacular".

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