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Un jour de pluie à New-York (A Rainy Day in New-York)

Publié le par Rosalie210

Woody Allen (2019)

Un jour de pluie à New-York (A Rainy Day in New-York)

En raison des accusations d'agression sexuelle dont a fait l'objet Woody Allen, "Un jour de pluie à New-York" qui a été tourné en 2017 a mis deux ans à sortir en France. Aux USA où on ne pardonne aucun faux-pas dans le milieu du cinéma depuis l'affaire Arbuckle, (que les accusations soient fondées ou non d'ailleurs), plus aucun film de Woody Allen ne devrait pouvoir être visible dans les salles. Cela ne semble d'ailleurs pas le décourager car contrairement aux prévisions des médias "Un jour de pluie à New-York" n'est déjà plus le dernier film de sa prolifique carrière. Il a tourné en effet un nouveau long-métrage en Espagne, ce qui démontre si besoin était que l'Europe s'est toujours montrée plus accueillante que son pays d'origine.

"Un jour de pluie à New-York" est une comédie charmante et légère, typiquement allénienne mettant en scène les étoiles montantes du moment qui considéraient alors encore que tourner avec Woody Allen était un tremplin pour leur carrière. Leurs rôles sont d'ailleurs en décalage avec leur jeune âge tout comme l'atmosphère rétro tant par les références littéraires ("Gatsby le magnifique" en tête) que par la musique jazzy. Timothée Chalamet a pris un abonnement pour les rôles de fils de bonne famille tendance intello-bobo (il faut dire qu'il a la tête de l'emploi) alors que Elle Fanning joue avec conviction les apprentis journalistes surexcitée par ses aventures dans le monde fermé du cinéma où elle rencontre successivement un réalisateur dépressif (Liev Schreiber), un scénariste cocu (Jude Law) et un acteur dragueur (Diego Luna). Le caractère vaudevillesque du film n'occulte pas le fait qu'il s'agit un peu comme dans "Minuit à Paris" de confronter un couple mal assorti aux "jeux de l'amour et du hasard" dans un dédale urbain afin que chacun, séparé de l'autre puisse y trouver sa vérité. Manhattan est comme toujours superbement filmé et l'intrigue, rythmée et pleine de rebondissements se suit avec beaucoup de plaisir.

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Cabaret

Publié le par Rosalie210

Bob Fosse (1972)

Cabaret

"Cabaret", chef-d'oeuvre de ce que l'on peut appeler le "musical politique" des années 70 est une mise en abyme de l'art lui-même en tant que miroir déformant du monde extérieur pour mieux révéler ses enjeux. Pour montrer comment l'Allemagne est peu à peu gangrenée par la montée en puissance du nazisme dans les dernières années du régime de Weimar, le film joue sur deux tableaux. Le montage associe étroitement les numéros qui se succèdent au Kit-Kat-Club et ce qui se passe au même moment dans la rue et dans la vie des personnages. Loin de constituer une évasion du réel, les numéros on stage se font l'écho grotesque de la tragédie qui se joue en coulisses et jouent plutôt le rôle d'exutoire pour le public. Mais le cabaret et le monde extérieur sont unis par la même atmosphère décadente, poisseuse et inquiétante qui imprégnait la peinture d'Otto Dix et les films de cette époque comme "M le Maudit" (1931) avec la fanatisation des foules et surtout "L'Ange Bleu" (1930) qui se situe lui aussi dans un cabaret avec une femme fatale... sauf qu'en 1972, "Cabaret" bénéficie d'un recul que n'avait pas "L'Ange bleu" et qu'il déconstruit aussi cette figure de la femme fatale, laquelle apparaît plutôt comme une petite fille égocentrique, perdue et manipulable avec son pathétique besoin de reconnaissance qui la fait se vendre en échange de promesses fallacieuses. Son ami/amant Brian (Michael YORK) n'est pas plus assuré qu'elle avec son identité sexuelle incertaine et son manque de fermeté morale. En dépit de leur complicité et de leur tendresse mutuelle, ils renvoient une image infantile inquiétante qui laisse le champ libre à l'emprise d'un homme charismatique tel que Maximilien (Helmut GRIEM) l'aristocrate aryen qui soutient le nazisme dans l'espoir vain de le manipuler pour neutraliser le communisme. Ces âmes faibles et désorientées sont de parfaites proies pour les forces obscures qui sont en train de prendre possession du pays. Joel GREY le maître de cérémonie ("Wilcommen, Bienvenue, Welcome") déclame avec une bouffonnerie grinçante les passions tristes à l'œuvre dans le pays bien secondé par l'abattage de Liza MINNELLI (l'hommage à son père, le grand réalisateur de comédies musicales Vincente MINNELLI est évident). Joel GREY fait un peu penser à Klaus Nomi, autre artiste de cabaret inclassable ayant émergé dans une période particulièrement sombre, celle des années sida. La seule lueur d'espoir que montre le film se situe justement dans ce que la société allemande est en train de rejeter: la culture juive. C'est sa rencontre avec Natalia (Marisa BERENSON) qui permet à Fritz (Fritz WEPPER), l'ami de Brian dépeint également comme un ensemble vide au départ de reprendre contact avec ses origines qu'il avait renié au point de finir par s'y réaffilier.

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Le Détective et son chien (The Detective's dog)

Publié le par Rosalie210

Alice Guy (1912)

Le Détective et son chien (The Detective's dog)

"Le détective et son chien" est un court-métrage Solax de Alice GUY sorti en 1912 et qui témoigne du degré d'inventivité de la réalisatrice française. En effet il s'agit comme son titre l'indique d'un mini-polar/thriller où un détective qui poursuit une bande de malfrats se retrouve en très mauvaise posture. Va-t-il se faire découper en rondelles? ^^^^ Le suspens autour d'un piège qui se referme lentement sur sa proie (scie circulaire, pointes métalliques, eau qui monte) était alors un procédé nouveau, repris ensuite de nombreuses fois au cinéma, notamment dans le genre horrifique. Alice GUY est une bonne conteuse qui sait gérer la tension dramatique de son récit et notamment la montée du suspense avec le procédé du montage alterné qu'expérimente au même moment son voisin de la Biograph Company D.W. GRIFFITH. Une autre caractéristique de son cinéma réside dans le jeu naturel des acteurs et leur variété (hommes, femmes, enfant, animal).

Le film n'est pas parvenu jusqu'à nous dans son intégralité, la seule copie qui existe, celle du Library of Congress se termine abruptement au bout de huit minutes, il manque donc le dénouement (prévisible).

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Mission impossible: Rogue Nation (Mission: Impossible- Rogue Nation)

Publié le par Rosalie210

Christopher McQuarrie (2015)

Mission impossible: Rogue Nation (Mission: Impossible- Rogue Nation)

Cinquième film de la saga "Mission Impossible" et cinquième réalisateur: Christopher McQUARRIE qui était déjà intervenu sur le quatrième volet pour retoucher le scénario sans être crédité. Christopher McQUARRIE s'est depuis installé aux commandes de la saga puisqu'il a également réalisé le sixième film et il est pressenti pour les deux prochains prévus en 2021 et 2022. Sa proximité avec Tom CRUISE a été sans doute un facteur déterminant.

"Rogue nation" s'intitule ainsi en référence aux "Etats voyous" accusés par les administrations américaines depuis Ronald Reagan de financer ou d'abriter des réseaux terroristes ou encore de développer des armes de destruction massive. De fait l'historique de l'organisation que combat le MIF ressemble à celle de Al-Qaida en ce que son leader a été formé par les occidentaux avant de se retourner contre eux.

Mais "Rogue nation" est avant tout un divertissement classieux dont la séquence d'introduction, restée dans les annales a valeur de manifeste. On y voit Tom CRUISE pallier les défaillances des outils high-tech à l'aide de ses performances physiques. De fait, l'acteur réalise une cascade spectaculaire et très dangereuse arrimé à un avion qui décolle et repousse ensuite sans cesse les limites avec notamment une séquence d'apnée de 6 minutes. De fait, plus il vieillit, plus il prend des risques, défiant le temps et la mort. Mais plus encore que dans le quatrième volet, Ethan Hunt s'appuie sur une équipe solide aux membres complémentaires: William Brandt son second depuis le quatrième volet (Jeremy RENNER) Benji Dunn (Simon PEGG) toujours chargé des interventions comiques mais qui acquiert également une dimension dramatique, le grand retour de Luther (Ving RHAMES) et enfin, Ilsa Faust (Rebecca FERGUSON) le seul nouveau personnage qui dote enfin la saga d'une héroïne digne de ce nom, celle-ci pouvant être vue comme une sœur jumelle de Ethan Hunt. Son nom renvoie à son statut maudit de louve solitaire en tant qu'agent infiltré contraint de servir l'ennemi. Tout dans son comportement dénote une grande empathie vis à vis d'Ethan dont elle ne comprend que trop le sens du sacrifice poussé jusqu'au martyre. Sa présence fait ressortir l'humanité et donc l'aspect faillible d'Ethan Hunt comme le montre la scène d'apnée. Quant à l'aspect tragique de ces deux destinées, il est magnifié par une scène d'opéra qui lorgne clairement du côté de "L Homme qui en savait trop" (1956) de Alfred HITCHCOCK. Bref, sans perdre son ADN (exotisme, action, haute-technologie, espionnage), la saga acquiert une densité humaine appréciable.

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Une nouvelle amie

Publié le par Rosalie210

François Ozon (2014)

Une nouvelle amie

J'ai souvent (très souvent même) été déçue par les films de François OZON soit parce que je les ai trouvés inaboutis ("Dans la maison" (2011), "Jeune et Jolie") (2013), soit grotesquement artificiels ("Huit Femmes" (2002), "Potiche") (2010). Le cinéma rentre-dedans n'est pas forcément une réussite mais celui qui est trop distant avec son sujet, presque à la limite de l'exercice de style n'est pas convaincant non plus ("Frantz" (2015) qui souffre beaucoup de la comparaison avec l'original de Ernst LUBITSCH). Or j'ai trouvé que "Une nouvelle amie" se plaçait à la bonne distance, ni trop loin, ni trop près et parvenait à dérouler un récit abouti et suscitant des émotions. "Une nouvelle amie" appartient à la même famille que "Le Refuge" (2009), celle qui trace une route pionnière (et encore en grande partie utopique, du moins en France, d'ailleurs le film baigne dans une ambiance irréelle de conte de fées) dans le domaine de la construction des genres, de la relation de couple et de la recomposition familiale. Au lieu d'être fixé une fois pour toutes, le genre s'avère malléable et réversible au sein de ces deux êtres à l'identité flottante et en quête d'affirmation de soi que sont David (Romain DURIS) et Claire (Anaïs DEMOUSTIER) même s'il est assez évident que le premier penche vers le féminin alors que la seconde est davantage "gender fluid". François OZON a d'ailleurs le mérite de traiter de façon pertinente à la fois la question de l'identité de genre et celle de l'orientation sexuelle qui sont souvent confondues. Même si David aime se travestir et plaire aux hommes (c'est d'ailleurs François OZON himself qui le drague dans la scène du cinéma ^^), il est attiré successivement par deux femmes qui entretiennent une relation ambigüe "à la vie et par delà la mort" ("Laura" (1944) me paraît d'ailleurs une référence plus appropriée que "Vertigo" (1958) en ce que le film bien que traitant du deuil n'est pas mortifère). On peut penser que s'il revêt l'apparence de sa défunte épouse, c'est pour mieux séduire la meilleure amie de celle-ci et ce avec un certain succès, même si lors d'une scène-clé, celle-ci doit bien se confronter à la réalité de son altérité sexuelle. Bref le film pose des questions pertinentes, ouvre des perspectives, fait souffler lors de certaines scènes un vrai vent de liberté et de fantaisie, celle de choisir qui on est et qui on aime. "Le Grand bain" (2017) l'avait montré, en chaque homme existe une femme (même si parfois il faut la chercher très loin ^^^^) peu importe l'apparence physique et j'ai trouvé Romain DURIS troublant, habitant Virginia comme une seconde peau. Anaïs DEMOUSTIER est également parfaite, d'une grande finesse dans son interprétation. La scène où elle habille David en Virginia sur son lit d'hôpital (et qui fait écho à celle où David habillait Laura sur son lit de mort) est une belle métaphore de la transfusion (de la mort à la vie, d'une identité à une autre).

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Bienvenue à Marwen (Welcome to Marwen)

Publié le par Rosalie210

Robert Zemeckis (2018)

Bienvenue à Marwen (Welcome to Marwen)

"Bienvenue à Marwen" est un film clé de la filmographie de Robert ZEMECKIS, une œuvre-somme qui réunit ses principaux thèmes et figures de style: l'animation et la performance capture renvoient à "Qui veut la peau de Roger Rabbit ?" (1988) et à la trilogie "Le Pôle Express" (2004), "La Légende de Beowulf" (2007) et "Le Drôle de Noël de Scrooge" (2009), le monologue d'un homme solitaire avec un/des objets (des poupées à son effigie et celle de son entourage) qu'il dote d'une anima renvoie à "Seul au monde" (2001), les mutilations subies par les corps "cartoonisés" renvoient à Roger Rabbit mais aussi à "La Mort vous va si bien" (1992) l'entrée dans l'intrigue par la spectaculaire chute d'un avion renvoie à "Seul au monde" (2001) et à "Flight" (2012), la figure de l'innocent/handicapé mental/enfant dans un corps d'adulte renvoie à "Forrest Gump" (1994) enfin celle de l'artisan inadapté qui dialogue avec le monde par le truchement de ses créations/créatures renvoie à Doc Brown de la trilogie "Retour vers le futur" (1985), "Retour vers le futur II" (1989) et "Retour vers le futur III (1990). Robert ZEMECKIS rend d'ailleurs un hommage appuyé à la trilogie avec l'apparition de la maquette miniature d'une DeLorean bricolée pour voyager dans le temps (et qui laisse brièvement les mêmes traces de son passage une fois disparue) et fait également un clin d'oeil à son précédent film "Alliés" (2016).

Au-delà de ces références immédiates, évidentes, il y en a d'autres, plus subtiles et plus douloureuses qui font de ce "Bienvenue à Marwen" (2018) pourtant tiré de l'histoire vraie d'une autre personne une œuvre à forte résonance autobiographique. L'exclusion et l'annihilation de la différence par le nazisme et le capitalisme n'a jamais été aussi clairement exprimée que dans ce film. Elle l'était déjà dans les autres, mais de manière plus subliminale que ce soit l'enfermement à l'asile psychiatrique de Doc Brown dans l'Amérique néo-trumpienne ("Retour vers le futur II") (1989) ou le génocide des toons par un toon niant ses origines dans "Qui veut la peau de Roger Rabbit ?" (1988). L'ombre de la seconde guerre mondiale, recréée à l'échelle d'un village miniature par Mark plane sur de nombreuses créations de Robert ZEMECKIS qui ainsi peut raconter en jouant ou plutôt en rejouant l'histoire des propres traumatismes familiaux, lui dont les origines paternelles se situent dans ce qui a été l'un des épicentres de la Shoah, la Lituanie. C'est ainsi par exemple que dans "Retour vers le futur III" (1990), Doc et Clara héritent d'une partie de l'autobiographie de Wernher von Braun, célèbre ingénieur allemand que sa fascination pour Jules Verne a poussé à créer des machines volantes capables d'aller dans l'espace. Sauf que contrairement aux héros de Robert ZEMECKIS qui préfèrent la marginalité à la compromission, il a vendu son âme d'abord aux nazis (en étant à l'origine des premiers missiles V2 sans parler de son rang de SS) puis après avoir émigré aux USA dans le cadre de l'opération Paperclip, en participant au programme Apollo au sein de la Nasa. Il a d'ailleurs inspiré le "Docteur Folamour" (1963) de Stanley KUBRICK. Dans "Forrest Gump" (1994) dont les racines se situent dans le sud profond, le péché paternel originel qu'expie son fils tout au long de sa vie est celui de "Naissance d'une Nation" (1915) qui est explicitement cité (D.W. GRIFFITH devait d'ailleurs apparaître dans une première mouture du scénario de "Retour vers le futur III") (1990).

Bien entendu, cette différence a quelque chose à voir avec le féminisme. Robert ZEMECKIS a pour caractéristique de pouvoir s'exprimer aussi bien à travers un héros qu'à travers une héroïne, elle aussi différente et décalée, elle aussi la tête dans les étoiles et luttant pour pouvoir créer dans un monde qui n'est pas fait pour elle. C'est l'autrice/écrivaine/auteure de "À la poursuite du Diamant vert" (1984) et l'astrophysicienne exploratrice de "Contact" (1997) qui est l'extension de Clara dans "Retour vers le futur III" (1990). Mark est la synthèse parfaite du héros et de l'héroïne de Robert ZEMECKIS, homme lunaire et vulnérable qui se fantasme en guerrier viril entouré de bombes sexuelles ultra puissantes mais dont le talon d'Achille ^^ le renvoie en réalité à une féminité qui l'interroge sur son identité et sa place dans le monde.

Si je connais si bien l'œuvre de Robert ZEMECKIS c'est parce que j'avais un projet de livre à son sujet qui avait pour but de démontrer à quel point il s'agit d'un grand cinéaste dont l'œuvre, sous-estimée, est loin d'avoir livré tous ses secrets. Mais les critiques de son dernier film montrent que c'est en train de changer. Tant mieux. C'est d'ailleurs l'échec de ce projet qui m'a conduit à écrire sur Notre Cinéma en 2016. C'est pourquoi j'ai parsemé les sites où j'écris d'allusions à "Retour vers le futur III" (1990) de la lune à mon ancien avatar, "Lady in Violet".

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Les Amants crucifiés (Chikamatsu monogatari)

Publié le par Rosalie210

Kenji Mizoguchi (1954)

Les Amants crucifiés (Chikamatsu monogatari)

Un très grand Kenji MIZOGUCHI dont les deux dimensions sont si intriquées qu'elles s'éclairent l'une l'autre. D'une part une féroce satire sociale avec la description d'un Japon féodal pourri jusqu'à la moëlle par l'argent et les normes sociales rigides, de l'autre une folle échappée romantico-mystique qui semble sans issue mais qui permet aux deux protagonistes de se libérer de toutes leurs entraves et de découvrir la joie jusqu'au seuil de la mort. Cela peut paraître paradoxal mais cela ne l'est pas du tout. Leur parcours fictionnel fait penser à celui, bien réel d'Etty Hillesum qui en tant que juive persécutée et déportée par les nazis a été témoin et victime des pires horreurs et pourtant c'est dans cette souffrance qu'elle a découvert la joie au travers d'un parcours spirituel qui lui a fait considérer la souffrance comme une simple circonstance, une quantité négligeable. Or ce sont les mêmes mots que l'on trouve dans l'analyse de la page Wikipédia consacrée à la fin du film de Kenji MIZOGUCHI: "Ils rayonnent de joie quand ils sont conduits au supplice (…) car à l'intérieur d'eux, il n'y a que de l'amour et à l'extérieur des circonstances inessentielles." Ce rayonnement intérieur, cette force spirituelle, cette vie intérieure place ceux qui l'émettent hors de portée des persécuteurs et constitue une formidable force de résistance à l'oppression.

Pourtant au début du film, Mohei l'employé modèle servile et O-San, l'épouse soumise du grand imprimeur du Palais impérial étaient à des années lumières de toute idée de rébellion. La première partie du film les décrit comme de bons petits soldats du système, tellement aliénés qu'ils ne s'en rendent même pas compte et ont épousé les idées de leurs oppresseurs. Ainsi lorsqu'au bout de un quart d'heure de film on assiste à une première scène de crucifixion, Mohei l'approuve en émettant des jugements moralisateurs. Pourtant quelque chose ne tourne pas rond dans leurs vies respectives. Mohei est malade (c'est un signe qui ne trompe pas!) et O-San est triste et accablée. On découvre très vite que, comme beaucoup d'héroïnes de Kenji MIZOGUCHI, elle a été vendue par ses parents à un homme beaucoup plus âgé pour qu'il éponge leurs dettes en échange de leur particule de noblesse. Elle continue à payer cette transaction sordide quand son frère irresponsable et feignant vient lui demander de l'argent alors que son mari s'avère être un grippe-sou de la pire espèce. Elle se tourne naturellement vers Mohei qui lui promet de parvenir à trouver l'argent dont elle a besoin, déclenchant un engrenage à base de quiproquos (presque comiques, le film oscille en effet souvent entre comédie et tragédie) qui va les pousser elle et lui à prendre la fuite presque à leur corps défendant (du moins au début) alors que le mari Ishun va payer son avarice originelle au prix fort. Le plus drôle, c'est qu'en la soupçonnant d'adultère et en lui étant infidèle alors qu'elle n'a alors même pas conscience de son insatisfaction en tant qu'épouse et encore moins du fait qu'il peut exister autre chose, il la pousse dans les bras de Mohei, lequel met beaucoup de temps également à se débarrasser de son complexe d'infériorité, de ses peurs vis à vis de la sexualité et des injonctions au sacrifice qui frappent tous ceux qui sont soupçonnés de "déshonorer" leur famille. C'est ainsi que la scène phare du lac, annonciatrice de mort chez Kenji MIZOGUCHI se mue en grande scène d'amour, Mohei conjurant le double suicide avec l'aveu de son désir auquel répond immédiatement O-San avec une passion qui les embrasera tous les deux. C'est à partir de ce moment là que plus personne n'aura plus la moindre emprise sur eux, leur couple transgressif étant désormais impossible à dissocier (en dépit de la volonté du mari qui espère les retrouver et les séparer morts ou vifs, en dépit des injonctions des parents). On pense encore à Alfred HITCHCOCK et à ses enchaînés devant ces corps entremêlés qui s'aimantent tellement que Mohei ne parvient pas à rester plus de quelques secondes loin de O-San lorsqu'elle l'appelle alors même qu'il a essayé de s'enfuir pour qu'elle ait une chance de s'en sortir. Alors même si l'ordre social l'emporte à la fin, on jubile de voir la maison-prison de l'imprimeur bâtie sur des bases pourries s'effondrer et les badauds se demander d'où peut venir l'expression de béatitude qui illumine les visages de ceux que l'on va crucifier.

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Call me by your name

Publié le par Rosalie210

Luca Guadagnino (2017)

Call me by your name


"Call me by your name" est un beau film dans lequel on reconnaît la finesse d'écriture de James IVORY (qui a reçu à 89 ans un Oscar et un BAFTA du meilleur scénario) et qui bénéficie d'une très belle photographie et d'une très bonne interprétation. Un bel objet d'art raffiné qui réussit à dépeindre avec beaucoup de nuances les émois qu'un adolescent (Timothée CHALAMET) éprouve pour un jeune adulte (Armie HAMMER) venu passer quelques semaines dans la maison secondaire de ses parents. Le discours du père (sans doute double du réalisateur) à son fils est sans doute le moment le plus fort du film. Le contexte rétro (l'histoire se déroule en 1983) teinte d'emblée de nostalgie l'atmosphère hédoniste dans laquelle baigne le film avant que celle-ci ne l'emporte dans la scène finale.

Des qualités donc mais également des longueurs, un traitement inégal des personnages (Oliver est survolé) et une (grosse) réserve qui est le fait d'associer à ce point la beauté au capital culturel et économique de la bourgeoisie. Au XIX° passe encore que l'on montre des vacances dans des châteaux en Italie, celles-ci étaient effectivement réservées à l'élite mais on dirait que la démocratisation du XX° n'est pas parvenue jusqu'aux oreilles du réalisateur (qui n'est pas Luchino VISCONTI non plus). Tous ces gens beaux comme des dieux, riches comme Crésus, pratiquant les belles-lettres, l'archéologie gréco-romaine, la pédérastie et l'art de la composition musicale sont si amoureux de leur reflet qu'ils ne savent que pratiquer l'entre-soi et pensent que forcément ça va en mettre plein la vue aux autres. Sauf que ce sont les dinosaures d'une époque révolue que le réalisateur contemple avec une complaisance quelque peu navrante. Forcément, ça met la grande majorité des spectateurs à distance car le message subliminal qui passe est que jamais ils ne pourront en faire partie. Sur un thème proche, je préfère "Le Secret de Brokeback Mountain" (2005) et "Moonlight" (2016) beaucoup plus universels et modernes dans leur approche.

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Comédie érotique d'une nuit d'été (A Midsummer Night's Sex Comedy)

Publié le par Rosalie210

Woody Allen (1982)

Comédie érotique d'une nuit d'été (A Midsummer Night's Sex Comedy)

Après le "Songe d'une nuit d'été" de William Shakespeare, après sa réinvention "réaliste" avec la comédie "Sourires d une nuit d été" (1955) de Ingmar BERGMAN, Woody ALLEN a livré en 1982 sa propre comédie "nuit d'été" qui met l'accent sur le marivaudage sexuel entre des couples mal accordés qu'un petit séjour à la campagne va remettre d'aplomb ^^. Même s'il semble être à l'opposé de son précédesseur "Stardust Memories" (1980), sa forme est tout aussi travaillée avec pour la cinquième fois Gordon WILLIS à la photographie. Or la lumière est extrêmement importante dans ce film qui a une esthétique inspirée des toiles impressionnistes de Auguste Renoir, l'histoire se déroulant à la Belle Epoque dans une Amérique rurale qui a des airs d'Europe ^^. On constate cependant un certain hiatus entre la sensualité élégiaque que dégagent les paysages magnifiés par la bande originale (qui reprend notamment des extraits de l'ouverture et de la musique de scène que Felix Mendelssohn a composé au XIX° pour la pièce de Shakespeare dont la célèbre marche nuptiale qui accompagne le générique) et le comportement peu romanesque des personnages conjugué à une réalité forcément décevante. Ce contraste entre le rêve et la réalité est l'un des fils directeurs de l'œuvre de Woody ALLEN de "La Rose pourpre du Caire" (1985) à "Vicky Cristina Barcelona" (2007) où l'ivresse de l'exotisme finit toujours par retomber pour laisser place à une réalité beaucoup moins enthousiasmante. Heureusement il reste toujours la lanterne magique de Ingmar BERGMAN réinventée par Andrew, le personnage joué par Woody ALLEN pour éclairer celle ^^ des six personnages en quête de bonheur: Léopold (José FERRER) l'intello cartésien imbu de lui-même qui s'abandonne aux plaisirs de la chair et découvre ce qu'est être un pur esprit, sa fiancée préraphaélite Ariel (la première apparition de Mia FARROW chez le cinéaste dont elle deviendra la muse sur une décennie) dont le prénom trahit à quel point elle est mal assortie avec Léopold, Maxwell (Tony ROBERTS) le séducteur adepte du carpe diem qui lorgne sur Ariel, Andrew le bricoleur rêveur et sa machine volante, sa femme frustrée Adrian (Mary STEENBURGEN) qu'un lourd secret rend frigide et enfin Dulcy l'infirmière (Julie HAGERTY) qui est en réalité la sexologue en herbe du groupe ^^^^.

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La Comtesse aux pieds nus (The Barefoot Comtessa)

Publié le par Rosalie210

Joseph L. Mankiewicz (1954)

La Comtesse aux pieds nus (The Barefoot Comtessa)

"La Comtesse aux pieds nus", l'un des plus grands films de Joseph L. MANKIEWICZ est une déconstruction du mythe de Cendrillon, tant sur la forme que sur le fond. La forme est en effet éclatée avec une structure narrative en flashbacks (huit au total) se déployant à partir d'une scène centrale récurrente qui de façon très significative n'est pas celle du mariage de Cendrillon mais de son enterrement. En effet sur le fond, "La Comtesse aux pieds nus" narre l'envers tragique des rêves de princesse avec une description particulièrement amère et désenchantée des milieux "de rêve" traversés par l'héroïne, Maria Vargas. Qu'elle navigue dans l'industrie hollywoodienne, l'aristocratie italienne ou la jet set sur la Riviera, c'est le même parfum de décadence très "fin de siècle" qui envahit l'écran avec une impressionnante galerie d'ectoplasmes. Dans ce contexte Maria Vargas (Ava GARDNER dans son plus grand rôle avec "La Nuit de l'iguane" (1964)) plantureuse danseuse espagnole pleine de fierté et d'énergie (inspirée par Rita HAYWORTH) symbolise l'espoir d'une régénération. Mais cet espoir est un tragique leurre dans lequel elle se laisse enfermer, elle qui pourtant ne jure que par sa liberté (symbolisée par sa haine des chaussures, la pantoufle de verre étant ici plutôt synonyme de carcan). En effet c'est elle au contraire qui se retrouve progressivement vidée de son énergie vitale par cette galerie de vampires dont les plus beaux spécimens sont le producteur Kirk Edwards (Warren STEVENS), le milliardaire Alberto Bravano (Marius GORING) et le comte Tornato-Favrini (Rossano BRAZZI). Dans l'une des scènes les plus significatives du film, le comte la regarde avidement danser au milieu des gitans, son désir de possession ne faisant alors aucun doute. Ce passage jette un nouvel éclairage sur la scène où tel le prince charmant, il vient la sauver des griffes d'Alberto Bravano pour partir avec elle (un précédé de réitération d'une même scène en variant les points de vue qui n'a pas attendu Quentin TARANTINO ou Gus VAN SANT pour être utilisé au cinéma). Peu de temps après Maria Vargas se fait ériger une statue à son effigie. Dans la scène d'enterrement qui constitue le point nodal du film, c'est cette statue qui a remplacé l'être de chair et de sang: une simple image, comme celles des trois films que Maria Vargas aura tourné. La boucle est ainsi bouclée car Hollywood vend du rêve. Comme le dit le grand ami désabusé de Maria Varga, le scénariste et réalisateur Harry Dawes (Humphrey BOGART dont la présence magnétise le film autant que celle de Ava GARDNER) " c'était l'homme de tes rêves et toi la femme des siens. Vous auriez pu vous rendre heureux. La vie fout le scénario en l'air." Il n'y a en effet pas de place pour la guerre dans les contes de fées.

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