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Souvenirs goutte à goutte (Omoide poro poro)

Publié le par Rosalie210

Isao Takahata (1991)

Souvenirs goutte à goutte (Omoide poro poro)

En France, Omoide Poro Poro fait partie des oeuvres les moins connues du studio Ghibli. Le film est sorti en 1991 soit bien avant la reconnaissance internationale du studio alors qu'il a été un hit au Japon. En France, il n'a été montré que dans des festivals puis il a fini par sortir en DVD en 2007 et en blu-ray en 2013 uniquement en VO sous-titrée. Pourtant il s'agit d'une oeuvre très riche que tout amoureux du Japon et/ou des oeuvres du duo Miyazaki (ici producteur)/Takahata (ici réalisateur et scénariste) se doit de découvrir.

Omoide poro poro à l'image de son titre est une oeuvre nostalgique et introspective qui effectue un va-et-vient entre deux espaces et deux temporalités. En 1982, l'héroïne, Taeko est une jeune femme de 27 ans qui vit à Tokyo et travaille comme critique littéraire dans un journal. Elle prend quelques jours de congé car elle éprouve le besoin de faire le point. Elle a le sentiment d'avoir pris un faux départ dans la vie. Un faux départ qu'elle fait remonter à 1966 lorsqu'elle avait 10-11 ans, l'âge des premiers pas dans la vie communautaire et sociale, l'âge de l'entrée dans la puberté, l'âge du premier amour. Mais la chenille n'a pas réussi à devenir chrysalide et le papillon qui en est sorti s'est contenté de battre des ailes sans prendre son envol. Résultat, 16 ans plus tard, elle se retrouve dans une ville qu'elle déteste, un travail qui ne la passionne pas et sous le joug de pressions familiales qui cherchent à arranger son mariage. Pour échapper à tout cela, elle décide de passer ses vacances à la campagne dans la région de Yamagata où vit la famille de son beau-frère ce qui va constituer un nouveau départ.

Takahata s'inspire d'un manga au titre homonyme d'Hotaru Okamoto (scénario) et Yūko Tone (dessin), publié en 1988 chez Seirindou. Mais ce manga n'évoque que l'enfance des auteurs, retranscrite fidèlement dans le film sous forme de flashbacks. Les décors sont peints à l'aquarelle comme des vignettes oniriques et les traits des personnages comme ceux du manga sont doux et arrondis. En revanche les passages où Taeko est adulte sont une pure invention de Takahata. Le style se fait plus photo-réaliste, plus documentaire, les traits des visages sont plus marqués pour souligner la différence d'âge et de temporalité.

Le scénario est d'une grande subtilité. Ainsi, le réalisateur n'oppose pas caricaturalement la ville et les champs. Taeko idéalise certes la campagne en laquelle elle voit un retour au pays natal (alors qu'elle n'y est pas née!) mais le cousin de son beau-frère Toshio lui fait découvrir la réalité de ce milieu aussi transformé par l'homme que le milieu urbain: le tourisme de masse dans les stations de ski, l'exode rural et le déclin démographique, le regard rétrograde des citadins, l'âpreté du travail agricole. Toshio et Taeko se sont tous deux heurtés dans leur jeunesse à l'autoritarisme patriarcal mais devenus adultes, ils sont en mesure de faire leurs propres choix. Toshio est plus jeune que Taeko mais plus avancé dans sa quête de lui-même. Il a choisi de vivre et de travailler à la campagne dans l'agriculture biologique (Takahata a une sensibilité écologiste que l'on retrouve dans beaucoup de ses films). Taeko est confrontée à un choix de vie clair: retourner à la ville et continuer dans une voie qui ne lui plaît pas ou réellement s'engager dans une vie d'agricultrice (ou d'épouse d'agricultrice) avec toutes les difficultés que cela implique et en surmontant les préjugés attachés à cette condition. Mais elle découvre que faire la paix avec elle-même est à ce prix.

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Irma la douce

Publié le par Rosalie210

Billy Wilder (1963)

Irma la douce

Le début du film nous plonge dans le ventre d'un Paris fantasmé de carton-pâte avec voix-off qui rappelle le début d'Ariane. Et ce n'est que le premier des nombreux échos aux précédents films de Wilder en particulier Sabrina (pour le conte de fée type Cendrillon avec chaussure perdue et Lord-prince charmant), Ariane déjà cité (pour le mixage du conte de fée et du graveleux), Certains l'aiment chaud (le type impuissant ranimé par les bons soins d'Irma ou qui se retrouve dans un espace confiné entouré de filles) et enfin La Garçonnière (Les parties de cartes se substituant au sexe avec le retour du beau couple formé par Jack Lemmon et Shirley Mc Laine ainsi que plusieurs seconds rôles). On est cependant loin de la finesse et de la profondeur des meilleures œuvres de Wilder. Il faut dire que l'opposition caricaturale entre les deux destins dIrma, celui de l'épouse et maman et celui de la putain n'aide pas. Tout semble outrancier, forcé, artificiel, jusqu'à la pirouette finale fantastique dont le seul intérêt est peut-être de remettre en cause le happy-end en rappelant que Nestor n'a pas avoué ses mensonges à Irma qui est persuadée qu'elle a porté l'enfant d'un autre. Mais le mordant des dialogues ravit (ah ce début parfaitement rythmé où Irma embobine ses clients avec des histoires plus mélodramatiques les unes que les autres sur son passé pour qu'ils ajoutent quelques billets.) Quant à la performance de Jack Lemmon dans un triple rôle (Nestor le policier, Nestor le mac et Lord X) elle vaut le détour. Comme presque toujours chez Wilder, les personnages passent par tout un tas d'épreuves (et d'identités) pour obtenir le droit de "se la couler douce". Alors même si Wilder n'est pas l'auteur du sujet tiré d'une comédie musicale à succès de 1956 (livret d'Alexandre Breffort, musique de Marguerite Monnot) même s'il méprisait le résultat et même si le film a mal vieilli (et dure tout de même 2h30!), il serait dommage de passer à côté.

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Spotlight

Publié le par Rosalie210

Tom McCarthy (2015)

Spotlight

Un film dont la sobriété et la pudeur parfois critiquées peuvent être aisément retournées comme étant des qualités:

- Aucun excès de gras: l'intrigue se concentre sur l'essentiel, l'enquête aux ramifications complexes ayant permis de mettre à jour un scandale de pédophilie touchant l'Eglise de la région de Boston. La mise en scène tout comme l'interprétation sont au diapason. Le portrait des journalistes d'investigation se fait "en creux". On perçoit bien leurs différences d'approche, de style, d'origine entre le bourgeois catholique mondain (Walter Robinson joué par Michael Keaton) qui fait jouer ses réseaux du collège au terrain de golf, le jeune bull-terrier adepte du rentre-dedans (Mike Rezendes joué par Mark Ruffalo), la psy qui privilégie le porte-à porte et l'écoute empathique (Sacha Pfeifer jouée par Rachel McAdams) et enfin le rat de bibliothèque taiseux qui épluche et recoupe les registres et les dossiers (Matt Caroll joué par Brian d'Arcy James, acteur moins médiatique que les autres car n'ayant pas eu la chance d'incarner Batman ou Hulk à l'écran). Cependant tout ce qui ne relève pas de l'enquête (et notamment leurs vies privées) est laissé hors-champ.

- L'inscription dans un genre balisé par des films antérieurs à succès, celui du film-dossier ou film-enquête au déroulement haletant pour mieux dissimuler son véritable sujet qui est la mise à jour des rouages d'un système perverti dans une communauté repliée sur elle-même où l'omerta règne. " Il faut un village pour élever un enfant. Il faut un village pour abuser de lui." Le village, c'est Boston, la "plus grande petite ville" des USA et la plus catholique où tout le monde se connaît, où tout le monde sait mais où personne ne dit rien. L' Eglise catholique agit exactement comme la mafia. Elle fait taire les victimes en achetant leurs parents par l'entremise d'avocats véreux. Elle s'infiltre dans les coulisses des institutions et des pouvoirs locaux pour en prendre le contrôle ou faire pression sur eux à la manière d'un lobby. Par la corruption ou par la menace, elle musèle la justice, la police, les médias et les familles. Et quand elle n'y parvient pas, elle isole les brebis galeuses pour mieux les affaiblir comme l'avocat spécialisé dans les affaires de pédophilie, Mitchell Garabedian (joué par Stanley Tucci). D'où l'importance du travail d'équipe mis en avant par le film qui réussit à retrouver, faire parler et fédérer les nombreux protagonistes de cette histoire (victimes, avocats, policiers, prêtres etc.)

-Le film souligne aussi le rôle essentiel joué par les "étrangers" dans le dévoilement de l'affaire. Mitchell Garabedian précise qu'il est arménien et rappelle que l'enquête journalistique à été déclenchée par le nouveau rédacteur en chef du Boston Globe, Marty Baron (Liev Schreiber) qui est juif et originaire de Miami. Tom Mc Carthy le réalisateur avait déjà mis en avant dans un précédent film engagé (The Visitor sur la rencontre entre un professeur du Connecticut et un couple de clandestins) l'importance de l'ouverture à l'étranger pour être revivifié soi-même.

- Enfin le film a une valeur documentaire certaine. Pas seulement parce qu'il s'inspire de faits réels. Mais parce que au fil de l'enquête, il met en lumière l'ampleur des dégâts de ces crimes sur ceux qui en furent victimes: suicides en chaîne et pour les survivants, plongée dans la drogue et l'alcool pour s'anesthésier, ne plus ressentir l'horreur de ces actes criminels et du silence complice qui s'ensuivit. Si bien qu'en plus de s'interroger sur la notion de responsabilité collective, le film est une incitation à parler et à témoigner.

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Charlot danseur (Tango Tangles)

Publié le par Rosalie210

Mack Sennett (1914)

Charlot danseur (Tango Tangles)

Sixième ou septième court-métrage de Chaplin pour la Keystone (selon que l'on compte ou non A Thief Catcher où il fait une courte apparition non créditée), Charlot danseur marque la première apparition au cinéma de l'autre rôle récurrent de Chaplin, celui du dandy ivre. En prime, il ne porte pas encore la moustache dans ce rôle ce qui nous permet de voir qu'il est très jeune. D'autre part même si en dépit du titre en VO on ne le voit pas vraiment danser le tango, on sait qu'il était un danseur très doué et on peut également apprécier ses talents d'acrobate. Enfin c'est le premier film ou il joue sous la direction de Mack Sennett qui réunit les acteurs les plus importants de la Keystone: outre Chaplin, on y trouve Ford Sterling, Roscoe Arbuckle et Chester Conklin. Comme souvent, il s'agit d'une improvisation où trois hommes amoureux de la même fille vont mettre la pagaille sur la piste de danse du dancing de Venice. Le délire atteint même une certaine irrévérence. On voit Ford Sterling embrasser fougueusement Chaplin sur la bouche et les deux hommes esquissent même un striptease. Il faut dire que c'est leur dernier film ensemble alors ils se sont lâchés!

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Charlot et le parapluie (Between Showers)

Publié le par Rosalie210

Henri Lehrman (1914)

Charlot et le parapluie (Between Showers)

Le sujet du film Charlot et le parapluie a été inspiré par les pluies torrentielles qui s'abattirent sur Los Angeles en février 1914, formant d'énormes flaques d'eau qui furent judicieusement exploitées dans le court-métrage. Peu importe qu'aujourd'hui les comédies slapstick de la Keystone soient datées et stéréotypées avec des courses-poursuites, des pugilats, des chutes (dont une dans un lac, le film se déroulant en extérieurs et plus précisément dans un parc public de Los Angeles). Voir Chaplin inventer le personnage du Vagabond (Charlot en VF) de film en film est un vrai bonheur. Dans ce cinquième opus, on commence à voir se dessiner la gestuelle du personnage: le haussement d'épaules, le virage négocié en tournant brusquement et dérapant un pied en l'air, la main couvrant la bouche lorsqu'il éclate de rire, le pied de nez aux forces de l'ordre etc.

D'autre part c'est le dernier film de Chaplin réalisé par Henry Lehrman car les deux hommes ne s'entendaient pas. Lehrman était vraisemblablement jaloux de Chaplin (ou bien il était borné et considérait son jeu non conforme au style maison) et sabotait ou supprimait systématiquement ses meilleurs effets comiques. C'est particulièrement évident ici. Lehrman fait la part belle à Ford Sterling, le rival de Chaplin dans le film et star de la Keystone dont le jeu est fondé sur des codes datés et limités (gestes, mimiques de la pantomime) alors que celui de Chaplin est beaucoup plus intérieur et expressif, donc immédiatement compréhensible par tous, sans frontières géographiques ni temporelles. Ceci explique pourquoi les comédies Keystone auraient sombré dans l'oubli si le style Chaplin ne s'y était pas aventuré et pourquoi celui-ci connut un succès quasi instantané et dès 1915, mondial. Un succès tel et si durable qu'il explique que sa filmographie soit parvenue jusqu'à nous en quasi intégralité alors que 90% des films muets ont disparu à jamais.

 

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Charlot fait du cinéma (A Film Johnnie)

Publié le par Rosalie210

George Nichols (1914)

Charlot fait du cinéma (A Film Johnnie)

Sixième court-métrage de Chaplin pour la Keystone, Charlot fait du cinéma est le premier film de Chaplin réalisé par George Nichols. Hélas, celui-ci ne s'avéra pas plus clairvoyant que son prédécesseur Henry Lehrman et fut incapable de saisir le potentiel comique du comédien. Selon Chaplin, il ne disposait que d'un seul gag celui de "prendre un acteur par le cou et de le trimbaler d'une scène à l'autre. J'ai essayé de suggérer des gags plus subtils, mais il ne voulait rien entendre. "Nous n'avons pas le temps, pas le temps!" criait-il. Tout ce qu'il voulait, c'était une imitation de Ford Sterling." Ford Sterling était l'acteur star de la Keystone et son jeu stéréotypé allait de pair avec les slapstick formatés du studio. En s'écartant de ce modèle, Chaplin suscitait l'incompréhension voire l'hostilité des réalisateurs maison car il dérangeait leur canevas.

Malgré ce bémol, le film est intéressant à plus d'un titre. Tout d'abord on assiste pour la première fois à l'utilisation du comique de transposition: Chaplin détourne un pistolet de son usage habituel pour s'en servir comme cure-dent. Ensuite, il offre un témoignage fascinant, quasi-documentaire sur les conditions de tournage dans les premières années d'Hollywood. On croise les stars du studio de cette époque (Mabel Normand, Ford Sterling, Henry Lehrman, Edgar Kennedy, Roscoe Arbuckle...), on voit les équipes techniques au travail et on découvre comment un événement concomitant pouvait être intégré de façon opportuniste dans le film (un incendie ici mais dans les précédents courts-métrages il s'agissait d'une course de baby-cart et d'inondations).

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Meurtre d'un bookmaker chinois (The Killing of a Chinese Bookie)

Publié le par Rosalie210

John Cassavetes (1976)

Meurtre d'un bookmaker chinois (The Killing of a Chinese Bookie)

Dans Minnie and Moscowitz qui rendait hommage à la screwball comédie, Humphrey Bogart (dont les points communs avec Cassavetes crèvent les yeux) était cité trois fois. Il était donc logique que tôt ou tard Cassavetes réalise un film noir. Mais un film noir à sa manière. Pas de privé donc mais un patron de night-club interlope, Cosmo Vitelli joué par le 3° "Husband" (après Cassavetes et Falk) l'élégant Ben Gazarra. Cosmo est une sorte de double de Cassavetes. Il est le metteur en scène du spectacle qu'il présente aux clients chaque soir et il réinvestit tous ses revenus dans la boîte quitte à l'hypothéquer (Cassavetes réinvestissait ses cachets et recettes voire hypothéquait sa maison pour autofinancer ses films). Cosmo cherche avant tout à garder son indépendance, financière notamment. Il se fait un peu son film. En bon macho italien, Il se prend pour le sultan d'un harem menant la grande vie (limousine avec chauffeur, champagne, costume clinquant, joli assortiment de filles de toutes les couleurs etc.) Il a tellement perdu le contact avec la réalité qu'il n'hésite pas à dire à ses girls "Je suis le roi, je tiens le monde par les c........") La réalité est nettement moins idyllique. Derrière le titre pompeux de la revue "M. Sophistication et ses divines" se cachent des numéros minables avec un M. Loyal maquillé à la truelle et doté d'une voix de casserole ainsi que des filles plus potiches que danseuses. Quant à Cosmo, il lui est bien difficile de résister aux puissances de l'argent. Il met un doigt dans l'engrenage de la mafia avec une naïveté confondante ("j'ai juste signé des papiers, cela ne veut rien dire") et c'est le début des ennuis. Maintenant ce sont eux qui le tiennent par les c....... Mais Cosmo est doté d'une étonnante baraka. Alors qu'il aurait dû mourir 10 fois face aux chinois et aux gangsters, il arrive à chaque fois à leur glisser entre les mains. Une capacité à survivre qui nous rappelle qu'il est un vétéran de la guerre de Corée (1950-1953).

Élément récurrent dans les films de Cassavetes qui est particulièrement mis en valeur ici: l'escalier que ne cesse de monter et descendre Cosmo. Il incarne les hauts et les bas, l'ascension et la chute d'un homme aux rêves démesurés confrontée à une réalité étriquée. Mais quels que soit les revers de fortune, même sur le point de tuer un caïd de la mafia, même avec une balle dans le ventre, Cosmo conserve son sourire en coin et ses airs bravaches car il ne pense qu'à une chose "The show must go on." C'est peut-être le secret de sa chance étonnante qui le fait toujours retomber sur ses pattes.

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Escamotage d'une dame au théâtre Robert Houdin

Publié le par Rosalie210

Georges Méliès (1896)

Escamotage d'une dame au théâtre Robert Houdin

Ce petit court-métrage de Georges Méliès marque une date importante dans l'histoire du cinéma français. C'est en effet le premier film qui utilise un trucage qui deviendra la spécialité de ce cinéaste issu du milieu de la prestidigitation et de l'illusionnisme. En 1888, il devient le propriétaire et directeur du théâtre Robert Houdin (un illusionniste célèbre du XIX° fondateur du théâtre) grâce à une donation de son père. En 1985, il découvre avec émerveillement les premiers films des frères Lumière mais comme ceux-ci refusent de lui vendre le brevet de leur cinématographe, il se tourne vers un cinéaste britannique Robert W. Paul qui lui fournit une machine équivalente. Escamotage d'une Dame au théâtre Robert Houdin est son deuxième film. La légende voudrait qu'il ait découvert son premier trucage, l'arrêt caméra un jour où il filmait un omnibus. La manivelle s'enraya et lorsqu'il reprit le tournage il découvrit à la projection que l'omnibus était devenu un corbillard. En réalité il est plus probable qu'il ait découvert cette technique en visionnant un film américain de deux collaborateurs d'Edison, l'exécution de Mary, reine des écossais (1895). C'est ce trucage qui est utilisé pour l'escamotage de la dame, numéro d'illusionnisme cinématographique inspiré de celui de Buatier de Kolta sur scène. Pour ce numéro, Méliès utilise l'arrêt caméra trois fois: pour la disparition de la dame, l'apparition du squelette, la réapparition de la dame. A chaque fois, il faut éliminer les images surexposées provoquées par l'arrêt et le redémarrage de la caméra, d'où un effet collage très perceptible au visionnage. Méliès obtint un franc succès en mélangeant spectacle vivant et projection sur grand écran dans son théâtre.

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L'étrange aventure de Mabel (Mabel's Strange Predicament)

Publié le par Rosalie210

Mabel Normand (1914)

L'étrange aventure de Mabel (Mabel's Strange Predicament)

L'étrange aventure de Mabel tourné et sorti entre janvier et février 1914 marque la deuxième apparition de Charlot à l'écran. C'est pour ce film que Chaplin inventa le costume du vagabond. Un costume tout en contrastes: gilet étriqué et pantalon trop large, grandes chaussures et petit chapeau melon, cravate et col sale pour signifier qu'il s'agit d'un clochard qui se donne des airs de gentleman. Là-dessus se rajoute la petite moustache dont l'utilité est de le vieillir (il avait seulement 25 ans). Il teste son personnage pour la première fois en public lors d'une course de mini-voitures qui donnera Charlot content de lui sorti deux jours avant l'étrange aventure de Mabel.

Cependant même si le personnage est né, il n'a pas acquis sa physionomie ni sa personnalité définitive. Dans ses premiers films, il se comporte de façon grossière, antipathique et son visage déjà marqué pour un homme aussi jeune (d'autant qu'il a accentué ses rides d'expression avec du maquillage pour faire plus vieux) est animé par des sourires mauvais du genre canaille. On sent bien que Chaplin sort du caniveau et a pas mal d'heures de vol derrière lui. Par la suite, Chaplin atténuera à l'inverse la dureté de son visage sous une épaisse couche de maquillage qui donnera à Charlot cette aura d'innocence qui ne le quittera plus. En quelque sorte il se refera une virginité à travers son personnage (un trait commun avec d'autres stars du burlesque).

Au départ, Chaplin (rajouté au casting à la dernière minute sur une intuition de Sennett) ne devait faire qu'une courte apparition mais il était déjà si bon avec son jeu précis et ses talents d'acrobate que son rôle fut étendu, notamment la première scène qui dure 1 minute (durée inhabituelle chez Keystone où tout doit aller très vite.) Il faut dire qu'il est déjà très drôle, complètement ivre et draguant tous les jupons qui passent à sa portée, se prenant au final râteau sur râteau (en fait de râteau, c'est sa canne qu'il finit par se prendre dans la figure!) C'est sa prestation survitaminée et irrésistible qui sauve le film de l'oubli. Celui-ci est en effet un vaudeville des plus convenus avec pseudo-maîtresse sous le lit et dispute entre époux et si le pyjama de Mabel pouvait choquer en 1914, il est plus que daté aujourd'hui.

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Une femme sous influence (A Woman Under the Influence)

Publié le par Rosalie210

John Cassavetes (1974)

Une femme sous influence (A Woman Under the Influence)

"Mabel est sensible et fragile. Elle n'est pas cinglée, elle est différente." Et cette différence dérange dans le film aussi bien qu'en dehors où la prestation hors-norme de Gena Rowlands est qualifiée encore aujourd'hui par certains spectateurs de "simagrées" ou de "singeries" (ceux qui lui ont remis le Golden globe seraient heureux d'apprendre qu'ils sont des singes). Alors essayons de ne pas juger le personnage. Mieux encore, essayons de nous mettre à sa place. Mabel est tout entière tendue vers un seul objectif: le don de soi. Elle donne tout, tout le temps, sans compter, avec passion, avec une sincérité totale. Pas de demi-mesure! Elle se consume dans son désir de faire plaisir et son anxiété de ne pas y arriver. Du coup elle donne trop, n'importe comment, sans tenir compte des contraintes, convenances sociales, de la distance à garder envers les gens. Ceux à qui elle croit donner sont gênés, mal à l'aise devant l'intimité maladroite qu'elle cherche à instaurer avec eux. L'un des collègues de son mari pense qu'elle le drague et ne sait plus où se mettre. Un voisin crispé à qui elle propose (ou plutôt impose car elle vous enveloppe de sa présence et ne vous laisse pas le choix) de chanter et danser avec leurs enfants finit par lui faire comprendre qu'il la croit dangereuse. Son mari impuissant, dépassé (le formidable Peter Falk, pilier de la bande à Cassavetes depuis Husbands au regard plein d'humanité) l'aime profondément mais ne sait plus que réprimer ses élans en l'injuriant, en la frappant. Rempli de honte à cause de son comportement, il se laisse influencer par le regard des autres et surtout par sa mère qui lui met la pression pour que Mabel soit mise à l'asile psychiatrique. Les fous, on les enferme et ils nous reviendront remis dans le droit chemin après quelques séances d'électrochoc. En attendant, on appelle le médecin pour qu'il "calme" Mabel. Devant tant d'injustice elle qui ne cherche qu'à être gentille pour être aimée, elle se révolte avec violence. Son équilibre mental fragile vacille. Son langage se défait: elle ne parle plus que par onomatopées et grimaces comme si elle était retournée à l'état primitif. Mais rien ni personne ne peut venir à bout de son irréductible originalité ni briser définitivement l'amour que Nick et elle se portent.

Fidèle à sa technique habituelle (longs plans-séquences permettant aux acteurs de déployer leur jeu, tournage en famille dans un quasi huis-clos théâtral, dialogues écrits conçus pour paraître improvisés, caméra au plus près du visage et du corps saisissant l'émotion sur le vif) Cassavetes nous livre une œuvre intense, bouleversante (ou agaçante diront certains, c'est une question de point de vue) sur les notions de différence et de normalité, sur le poids aliénant de la famille et de la société. Son film est sans aucun doute possible un autoportrait, celui d'un cinéaste farouchement indépendant tentant de tracer sa propre route loin de tous les formatages et de toutes les conventions. Il livre en même temps un portrait inoubliable de femme et de couple. A l'image de son personnage, Gena Rowlands se donne entièrement à la caméra. Sa prestation m'a tellement impressionnée la première fois où je l'ai vue que j'ai longtemps jugé les actrices à l'aune de ce qu'elle était capable de faire elle. Autrement dit il n'y en avait pas beaucoup qui trouvaient grâce à mes yeux.

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