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La Souriante Madame Beudet

Publié le par Rosalie210

Germaine Dulac (1922)

La Souriante Madame Beudet

Germaine DULAC s'avère inspirée lorsqu'il s'agit de traiter de la mésentente conjugale et de la condition féminine dans le système patriarcal. Madame Beudet est une déclinaison moderne de Madame Bovary, cette provinciale cultivée qui dépérit au milieu de l'étroitesse d'esprit des gens de son entourage et dans un mariage bourgeois avec le mesquin et brutal M. Beudet commerçant drapier de son état. Elle ne trouve de satisfaction que dans l'évasion toute relative que lui procurent les livres et la musique, quand son tyran de mari ne l'empêche pas de jouer du piano. Elle se venge donc en pensée de lui (une partie du film repose sur l'onirisme via des techniques cinématographiques telles que la surimpression) avant de commettre dans la réalité un geste potentiellement irréparable. Ce que filme Germaine DULAC va au-delà de la simple incommunicabilité. Cela relève de l'aversion presque épidermique. Quand M. Beudet mange sa soupe, le dégoût qu'il inspire à son épouse est palpable aux crispations de son visage et on sent presque l'air se raréfier quand il s'approche d'elle. C'est tout son art impressionniste qui s'exprime ici. Mais l'hostilité est réciproque car au visage fermé, atone de Mme Beudet (le titre est une antiphrase) répond le visage grimaçant de son mari dont la violence est à peine contenue. En effet le simulacre de suicide par lequel il tente de faire réagir son épouse (qui l'ignore) se transforme rapidement en tentative de meurtre. Auparavant, il avait passé sa rage sur une poupée à qui il avait arraché la tête. Cela en dit long, très long sur le degré de frustration, de refoulement (notamment sexuel) du personnage. Mais de façon très ironique, la tragédie se dérobe sous les pieds de la médiocrité petite-bourgeoise et le couple se voit condamner à cohabiter par habitude jusqu'à la fin de ses jours. L'arrière-plan façon théâtre de guignol m'a fait penser aux propos de Lacenaire dans "Les Enfants du Paradis" (1943):
"Lacenaire: je mets la dernière main à une chose tout à fait passionnante, et qui fera du bruit.
Édouard de Montray : Une tragédie, sans doute.
Lacenaire : Non, un vaudeville. Une farce. Ou une tragédie, pourquoi pas, si vous préférez. C’est pareil, tout cela. Aucune différence. Ou si peu de différence. Par exemple, quand un roi est trompé, c’est une tragédie, un drame de la fidélité. Ce n’est pas sa femme qui le trompe…
Frédéric : … non, c’est la fatalité.
Lacenaire : Oui, la fatalité. Mais s’il s’agit d’un pauvre diable comme vous et moi, monsieur de Montray – et, quand je dis moi, c’est une façon de parler – alors ce n’est plus une tragédie : c’est une bouffonnerie, une lamentable histoire de cornard."

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