Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Raining Stones

Publié le par Rosalie210

Ken Loach (1993)

Raining Stones

"Raining Stones" est l'un des premiers films de Ken LOACH que j'ai vus et aussi un de ceux que je préfère. Ce qui à mon avis explique la réussite du film, c'est son mélange parfait de comédie burlesque et de drame social. L'humour est en effet omniprésent et désamorce le pathos et le sordide de nombreuses situations qui plombent tant d'autres films de Ken LOACH sans affadir pour autant la dénonciation des injustices sociales qu'il contient, bien au contraire. Bob (Bruce Jones) et Tommy (Ricky TOMLINSON) sont des chômeurs, laissés-pour-compte de la société britannique post-thatchérienne qui enchaînent des combines plus minables les unes que les autres pour survivre dans la banlieue ouvrière sinistrée de Manchester où ils habitent. L'humour provient de leur incroyable maladresse qui les fait rater à peu près tout ce qu'ils entreprennent (des pis-aller de toute manière). Mais également de dialogues bien écrits aux phrases percutantes. Ce qui n'empêche pas la violence sociale de jaillir de la manière la plus crue, menaçant ce qui tient encore ces hommes debout: l'intégrité de leurs familles. On pense à d'autres films réalistes ou néoréalistes montrant les ravages du capitalisme sauvage dans un contexte de crise généralisée: "Les Raisins de la colère" (1940) par exemple ou "Le Voleur de bicyclette" (1948). Dans ce contexte difficile, le combat de Bob pour conserver sa dignité n'en est que plus émouvant au travers de son combat pour offrir à sa fille la plus belle tenue de première communiante. La religion est montrée de façon ambivalente: elle enfonce Bob dans les ennuis financiers, elle sert de dérivatif à la misère et à la colère (donc au risque révolutionnaire) mais en même temps elle est à peu près le seul refuge matériel et moral des ouvriers en dehors du centre d'aides sociales. Et l'engagement personnel du prêtre a une action déterminante sur le sauvetage de Bob.

Voir les commentaires

La Carrière de Suzanne

Publié le par Rosalie210

Eric Rohmer (1963)

La Carrière de Suzanne

Comme le premier film de la série des six contes moraux de Éric ROHMER, "La Boulangère de Monceau" (1962), "La Carrière de Suzanne" (1963) le deuxième opus est un métrage fauché (comme d'autres films débutants des cinéastes de la nouvelle vague) se caractérisant par sa durée écourtée, ses acteurs amateurs, un son post synchronisé etc. Néanmoins on reconnaît parfaitement la thématique à venir de ce cinéaste sur les apparences trompeuses, les mensonges que l'on se raconte à soi-même et aux autres, sur soi-même et sur les autres. Le contexte historique et sociologique, très important chez Rohmer est minutieusement décrit. C'est celui de la jeunesse étudiante du quartier latin quelques années avant la révolution de 1968. Le film tourne principalement autour de trois jeunes dont il interroge les rapports amicaux et amoureux. Des rapports qui n'ont d'ailleurs d'amicaux et d'amoureux que la façade puisque ce qui est en réalité étudié, ce sont les relations de domination et de soumission. Guillaume le bourgeois séducteur et manipulateur a besoin d'un confident, d'un spectateur (de ses exploits), d'un admirateur, d'un miroir etc. Il trouve tout cela auprès de l'influençable et mollasson Bertrand qui bien que non dupe de la "crapulerie" de son "ami" (dont on devine qu'il est son modèle) le suit partout sans résister et semble épouser son point de vue (puisque c'est lui que l'on entend en voix-off). Ces deux parfaits spécimens de petits goujats misogynes, vieux avant l'âge jettent leur dévolu sur ce qu'ils pensent être une "pauvre fille" qu'ils passent leur temps à humilier et exploiter de toutes les façons possibles. Sauf que la fille en question n'est pas la gourde qu'elle a l'air d'être ce qui laisse au spectateur tout le loisir d'apprécier le savoureux retournement final.

Voir les commentaires

Charlotte et son jules

Publié le par Rosalie210

Jean-Luc Godard (1958)

Charlotte et son jules

Dans les courts-métrages de Jean-Luc GODARD, "Tous les garçons s appellent Patrick" (1957) et toutes les filles s'appellent "Charlotte et Véronique" (1957). Mais si le trio devait autant sa paternité à Jean-Luc GODARD qu'à Éric ROHMER, "Charlotte et son jules" est une esquisse de "À bout de souffle" (1959). En effet, bien que sorti sur les écrans en 1961 dans la foulée du premier long-métrage de Godard, il a été tourné juste avant, en 1958 avec une actrice inconnue (et qui allait le rester) et un acteur inconnu de 25 ans (mais qui n'allait pas le rester longtemps, lui). "Charlotte et son jules" scelle en effet la rencontre de deux iconoclastes du cinéma tel qu'il se pratiquait alors, Jean-Luc GODARD, qui allait devenir un des réalisateurs phare de la nouvelle vague et l'acteur Jean-Paul BELMONDO dont le physique hors-norme (par rapport au style du jeune premier canonique de l'époque) lui faisait manger de la vache enragée. Encore que dans ce film, Belmondo ne prête que son corps à la caméra étant donné que sa voix est celle de Godard lui-même, l'acteur étant indisponible au moment de la post synchronisation (film fauché oblige!). On ne peut pas mieux figurer la fusion entre un acteur et un cinéaste (Vanityfair évoque un monstre à deux têtes qui s'appellerait Belmondard ou Golmondo!) Quant au film lui-même, il fonctionne tout entier sur une méprise, celle de "Jules" qui croit que Charlotte qui l'a quitté veut revenir avec lui. S'ensuit 12 minutes de quasi-monologue de misogyne aigri durant lequel la belle dont les interventions sont réduites pour l'essentiel à des onomatopées semble ouvertement se moquer des propos de son ex ce que confirme une chute très ironique qui renverse complètement la perspective du film: l'identité de l'idiot n'est pas celle que l'on croit.

Voir les commentaires

Le Lien (The Touch/Beröringen)

Publié le par Rosalie210

Ingmar Bergman (1970)

Le Lien (The Touch/Beröringen)

Je n'avais jamais entendu parler de ce film de Ingmar BERGMAN avant que Arte ait la bonne idée de le diffuser. Il faut dire qu'en France, pour une raison que je ne m'explique pas, beaucoup de films classiques de très grands réalisateurs étrangers sont inaccessibles car peu diffusés, non édités en DVD zone 2, non disponibles en VOD... Les exemples abondent comme "Le Limier" (1972) de Joseph L. MANKIEWICZ, "Leo the Last" (1970) de John BOORMAN, "Le Gouffre aux chimères" (1951) de Billy WILDER, "Les Quatre filles du Dr. March" (1933) de George CUKOR, "Boule de feu" (1941) de Howard HAWKS etc.

Si "Le Lien" n'est sans doute pas le meilleur film que Ingmar BERGMAN ait réalisé, il est loin d'être inintéressant. Tourné en partie en langue anglaise, il raconte l'histoire la plus banale qui soit: une bourgeoise (Bibi ANDERSSON) qui s'ennuie ferme avec son mari insipide (Max von SYDOW) prend un amant déraciné, solitaire et tourmenté qui lui en fait voir de toutes les couleurs (Elliott GOULD). Tenir 1h50 sur une histoire d'adultère n'est pas spécialement enthousiasmant. Néanmoins, l'incapacité de l'amant à créer du lien, que ce soit avec un lieu ou avec une personne, son imprévisibilité, son instabilité, sa violence amène le réalisateur à évoquer en creux les séquelles de la Shoah à long terme sur ceux qui en ont été victimes, leurs descendants et les sociétés qui en ont été complices (comme la société suédoise). Est-ce ce lourd contexte qui explique que la relation entre Karin et David soit à ce point difficile? Leur passion est douloureuse, empreinte d'incommunicabilité, de violence et de frustrations, y compris sexuelles (leurs étreintes ne semblent jamais aboutir à une quelconque satisfaction*). Et on ne peut pas dire que les symboles qui les environnent soient plus positifs: statue de vierge en bois rongée par les insectes, serpent qui se mort la queue, appartement(s) de David soulignant son déracinement par leur dépouillement. Bref aucune réconciliation ne semble possible. Karin rompt certes avec son bonheur conjugal factice (souligné ce qui est inhabituel chez Ingmar BERGMAN par une esthétique publicitaire avec notamment une musique guillerette célébrant les joies d'être une femme au foyer pleine d'ironie) mais pour embrasser le destin de David: une vie d'exil et de solitude.

* Le nom marital de Karin, Vergerus est récurrent dans l'univers de Ingmar Bergman. Il est notamment associé au terrifiant évêque protestant qui tyrannise Alexandre dans "Fanny et Alexandre" (1982).

Voir les commentaires

Cartouche

Publié le par Rosalie210

Philippe de Broca (1961)

Cartouche

Philippe de BROCA est l'un des réalisateurs fétiches de Jean-Paul BELMONDO. "Cartouche" a été tourné à l'époque où celui-ci jouait indifféremment dans le cinéma de la Nouvelle vague et dans le cinéma populaire (tout comme Jess HAHN qui joue "La Douceur" après avoir interprété le rôle principal du premier long-métrage de Éric ROHMER, "Le Signe du Lion") (1959). "Cartouche" est toutefois un film assez déroutant car moins simple qu'il en a l'air. Certes, il s'agit bien d'un film de genre, fantaisie historique, film d'aventure et de cape et épée façon Robin des bois à la cour des miracles du début du XVIII° siècle au rythme bondissant avec des personnages truculents et des scènes d'action très cartoonesques dans lesquelles les méchants, ridicules à souhait tombent de concert à chaque nouvel assaut de Cartouche, le bandit redresseur de torts (et accessoirement grand séducteur) et de ses complices (dont Jean ROCHEFORT, classe mais en retrait). Certaines scènes de pillage de châteaux sont également irrésistibles. Mais dans ce film de divertissement léger, il y a en fait un autre film en arrière-plan, très cohérent des premières aux dernières images, plus grave et mélancolique. Dans les premières images, on voit Cartouche donner le bras à la femme du lieutenant de police, Isabelle de Ferrussac (Odile VERSOIS) comme son égal avant d'être brutalement repoussé par le mari de cette dernière, Gaston de Ferrussac (Philippe LEMAIRE) qui le ravale au rang de moins que rien. A la fin, on voit ce même Cartouche, poussé par son orgueil démesuré échapper de justesse à un traquenard pour avoir voulu séduire cette même femme, y perdant au passage sa ravissante compagne, la belle gitane Venus (Claudia CARDINALE, elle aussi actrice polyvalente et polyglotte) femme libre au caractère bien trempé. Les derniers plans, crépusculaires, funèbres et vengeurs m'ont fait penser à celle de "Que la fête commence" (1974) de Bertrand TAVERNIER avec Jean ROCHEFORT qui faisait le même lien entre la Régence et la Révolution. De même qu'un acteur peut échapper aux cases, un film peut en cacher un autre et c'est cette richesse de lecture qui fait selon moi tout l'intérêt de "Cartouche" encore aujourd'hui.

Voir les commentaires

Un singe en hiver

Publié le par Rosalie210

Henri Verneuil (1962)

Un singe en hiver

J'avoue ne goûter que très modérément à ce type de films "fort en gueule" et en "bons mots" dans lesquels un, deux, trois... dix "poteaux" du cinéma français se retrouvent dans un bel entre-soi pour jouer à celui qui gueulera le plus fort et pissera le plus loin. Des films célébrant l'amitié virile et faisant la part belle aux numéros d'acteurs en roue libre pullulent dans le cinéma français car c'est une recette qui marche. Alors je n'avais pas plus envie que ça de découvrir "Un singe en hiver" qui a été pour moi pendant longtemps associé à un titre du groupe Indochine (sans doute le lien, ténu avec le Yang-Tsé-Kiang ^^). Et puis je suis assez imperméable aux dialogues de Michel AUDIARD (je me souviens d'une soirée où tout le monde se marrait en se remémorant les meilleures répliques de "Les Tontons flingueurs" (1963) alors qu'à l'époque, ça ne me faisait pas rire du tout. Depuis, quelques phrases associées aux mimiques de Bernard BLIER arrivent quand même à m'amuser ^^). La mort de Jean Paul BELMONDO m'a donné l'occasion de le voir. Il y est absolument excellent (et plus je vois ses films, plus je me rends compte du charme fou qu'il dégageait dans sa jeunesse et de la richesse de son jeu à ses débuts) et forme un duo savoureux et truculent avec Jean GABIN bien que celui-ci cabotine à qui mieux mieux comme dans la plupart des films de la fin de sa carrière. Ca casse un peu la force des scènes mélancoliques qui succèdent aux beuveries hystériques de ces deux hommes inaccomplis dont il est clair que pour le plus âgé, l'heure est passée. Pour le reste on a quand même une histoire convenue cochant à peu près toutes les cases du film de mecs cité au début de cet avis. Les femmes y sont dépeintes soit comme des briseuses de rêves (et de coeur), soit comme des empêcheuses de se saouler en rond (ce qui ne m'a pas empêché d'apprécier de revoir Suzanne FLON dans le rôle ingrat de l'épouse rabat-joie) soit comme des tenancières de bar ou de bordel. Sans parler du mauvais goût absolu d'avoir convoqué un sosie de Landru (Noël ROQUEVERT) dont les deux épouses sont mortes pour jouer le complice en "400 coups" de l'infernal duo...

Voir les commentaires

Stavisky

Publié le par Rosalie210

Alain Resnais (1974)

Stavisky

Alain RESNAIS s'est penché sur la personnalité complexe de Alexandre Stavisky, escroc à l'origine de l'un des plus grands scandales politico-financiers du XX° siècle retrouvé "suicidé d'une balle tirée à bout portant" (selon l'un des titres de presse de l'époque). Stavisky avait si bien infiltré l'appareil d'Etat de la III° République, le corrompant à tous les étages qu'il faillit bien faire vaciller le régime le 6 février 1934. Même si beaucoup d'historiens s'accordent à dire aujourd'hui que les unes de la presse, notamment de gauche sur "le coup d'Etat fasciste qui avait échoué" étaient exagérées, Alain RESNAIS reconstitue une atmosphère fin de siècle, clinquante en façade, putride et mortifère en réalité. Les fleurs blanches dont Stavisky inonde les femmes qu'il veut séduire ressemblent à des couronnes mortuaires plantées sur un corbillard ou posées devant un cimetière, quand lui-même ne s'allonge pas sur une tombe dans la pose d'un gisant. L'environnement mondain, affairiste et luxueux de Stavisky semble irréel tout comme sa femme Arlette (Anny DUPEREY) qui semble échappée des pages d'une revue de mode rétro. L'ami de Stavisky, le maurassien baron Raoul (Charles BOYER) prononce des paroles (écrites comme l'ensemble du scénario par Jorge SEMPRÚN) qui s'avèrent prophétiques "Stavisky nous annonçait la mort. Pas seulement la sienne, pas seulement celle des journées de février, mais la mort d’une époque." Epoque dont on ne cesse de percevoir les échos fétides: la crise économique et sociale, la crise politique, la montée de la xénophobie et de l'antisémitisme, les prémisses de la guerre civile espagnole, l'émigration des juifs allemands fuyant le nazisme et des communistes fuyant le stalinisme (à travers le séjour en France de Trotski), les allusions au fascisme de Mussolini.

Mais le véritable sujet du film est Stavisky lui-même. Pour tenter de cerner le mystère de cet homme, symbolisé par les nombreux plans dans lesquels on s'enfonce dans les arbres feuillus (comme dans d'autres films de Alain RESNAIS) celui-ci utilise les témoignages de ceux qui l'ont connu et le procédé du flashback. Défilent donc à la barre de la commission parlementaire chargée d'enquêter sur "l'affaire Stavisky" tout le gratin du cinéma français. Outre les personnages déjà cités, on voit apparaître le médecin de Stavisky (Michael LONSDALE), l'homme de confiance de Stavisky (François PÉRIER) ou encore l'inspecteur qui a tenté de le coincer pour en tirer un profit personnel (Claude RICH). Il y a aussi dans un coin de l'image une jeune juive allemande à qui Stavisky donne la réplique dans une scène de répétition théâtrale qui est une évidente mise en abyme de l'identité que Stavisky cherche à dissimuler (à savoir qu'il est lui-même juif et émigré) au travers de ses multiples patronymes. Tous soulèvent un coin du voile, apportent leur pièce au puzzle sans que Alain RESNAIS ne cherche à tout expliquer, laissant le spectateur faire lui-même ses déductions.

Et Jean-Paul BELMONDO dans tout ça? Il est peut-être un peu léger pour le rôle. Tout l'aspect baratineur, charmeur, tapageur et avide de gloire "du beau Sacha" lui va comme un gant. En revanche lorsqu'il lui faut exprimer ses névroses (sa mégalomanie, sa paranoïa) il est nettement moins convaincant. Si l'on ajoute quelques effets appuyés de mauvais goût et un sujet méconnu du grand public (et traité d'une façon pas spécialement pédagogique), on comprend qu'il n'ait pas figuré parmi les succès de Alain RESNAIS et qu'il soit aujourd'hui un peu oublié.

Voir les commentaires

Léon Morin, prêtre

Publié le par Rosalie210

Jean-Pierre Melville (1961)

Léon Morin, prêtre

On est en France. C'est la guerre. Les hommes manquent à l'appel. Ils sont morts, prisonniers, assignés au travail forcé en Allemagne, ou planqués dans le maquis pour ceux qui le refusent le service du travail obligatoire. Leurs femmes, restées à l'arrière sont en manque. En manque d'amour. En manque de sexe (et oui le film "Benedetta" de Paul Verhoeven a mis en lumière que la masturbation féminine se pratiquait de tout temps, dans tous les milieux, y compris religieux, et faisait feu de tout bois si je puis dire ^^). Elles en sont d'autant plus vulnérables. C'est le cas de Barny, cette admirable jeune veuve jouée par Emmanuelle Riva découverte dans le non moins admirable "Hiroshima mon amour" de Alain Resnais. Elle a perdu son mari, juif et communiste. Elle doit protéger sa fille qui en dépit de son prénom, France, n'en est pas moins "demi-juive" donc en danger. C'est pour cette raison qu'elle la fait baptiser car le certificat de baptême est un talisman contre la barbarie nazie et leurs supplétifs français particulièrement zélés. Révoltée contre l'ambiguïté de cette Eglise catholique qui de fait est la complice de toutes les puissances tyranniques depuis son alliance avec l'Empire romain ("l'alliance du trône et de l'autel"), elle va crier sa révolte auprès d'un vicaire. Malheur à elle: il est jeune, beau, diablement (oui, diablement) intelligent, "moderne" et persuasif: c'est Jean-Paul Belmondo au faîte de sa jeunesse, de son talent et de son charisme. Le Jean-Paul Belmondo magnétique de "A bout de Souffle" (film dans lequel il a croisé Jean-Pierre Melville qui par amitié pour Jean-Luc Godard y faisait une courte apparition: la transfusion était en marche). Il voit sa détresse, sa solitude, sa frustration, cachée derrière son cynisme de pacotille. Il comble donc son vide intérieur en la faisant venir chez lui puis en allant chez elle pour lui prêter des livres et l'entretenir de la foi, obtenant sans peine sa conversion. Evidemment il n'aurait rien fait de tel s'il y avait eu un homme à la maison. Il pousse même "le vice" jusqu'à faire d'elle sa confidente lorsqu'il lui raconte ses souvenirs d'enfance, jusqu'à l'effleurer de sa soutane en passant près d'elle jusqu'à ce que chauffée à blanc de désir pour lui, elle trébuche et que "l'ayant prise en défaut", il n'ait plus qu'à lui faire expier ses "péchés". Le besoin le plus naturel de l'être humain, dénaturé, sali, transformé en instrument de pouvoir. La présence d'une autre femme, tentatrice déclarée, elle, confirme en effet que ce qui se joue dans le film est une lutte de pouvoir à travers le désir sexuel qu'il faut dompter en soumettant la femme. Ce qui ne veut pas dire que l'homme, Léon Morin n'est pas aussi une victime de la haute idée qu'il se fait de sa fonction de prêtre* (tout est une question de virgule, celle du titre). Certes, il vit dans le dénuement, prend des risques pour sauver des vies, critique le dévoiement de l'Eglise catholique, bref, il veut revenir à la "pureté" (utopique) du christianisme des origines. Mais ce prêtre trop lisse, sans défauts comme le souligne Barny apparaît en réalité comme un redoutable manipulateur. Manipulateur de jeunes femmes trop seules (donc en situation de faiblesse) mais aussi manipulateur de lui-même, comme le majordome Stevens de "Les Vestiges du jour" à qui il m'a fait penser, ce prêtre laïc qui sacrifie tout à sa fonction vécue comme un sacerdoce. Pour quelqu'un qui prêche l'amour à longueur de journée, le bilan paraît bien amer, à l'image du vide et de la solitude qui le cernent de toutes parts. A l'image de ces cloisons et de ces perchoirs plus ou moins visibles selon les plans (grilles, portes, escaliers, chaire, hache, couteau etc.) qui rendent la distance entre elle et lui infranchissable. Mais comme il le dit à Barny "on se reverra. Pas dans ce monde ci, dans l'autre". Sauf que la seule réalité tangible dans lequel on est sûr que l'amour peut s'exprimer c'est ce monde ci. Ce monde organique qui dégoûte tant l'homme occidental. L'autre (monde) reste juste une promesse, une promesse invérifiable... et qui ne mange pas de pain.

* S'il avait été intègre, soit il aurait renoncé à toute forme de rapprochement avec la jeune femme, soit il aurait renoncé à la prêtrise.

Voir les commentaires

Pierrot le Fou

Publié le par Rosalie210

Jean-Luc Godard (1965)

Pierrot le Fou

En hommage à Jean-Paul Belmondo, j'ai eu envie de revoir enfin "Pierrot le Fou". Enfin car cela faisait plusieurs décennies que je ne l'avait pas revu. Liste d'impressions, non exhaustive (mais comment l'être avec ce film foisonnant qui fourmille d'idées, d'images, de citations...):

- De la première vision du film quand j'étais enfant, il ne m'est resté qu'un seul souvenir: les couleurs primaires.  Le bleu, le rouge, le jaune. J'avais l'impression que Pierrot-Ferdinand juste avant de se faire exploser était devenu un indien. Avec une peinture de guerre, des plumes (les bâtons de dynamite) et que le feu de l'explosion servait à lancer des signaux. Pas étonnant que ce soit la seule scène qui me soit restée en mémoire. La picturalité du film est telle qu'il est impossible de ne pas en conserver une trace.

- A la deuxième vision, j'ai remarqué d'abord la présence de Samuel Fuller qui vient apporter un vent cinématographique venu d'outre-atlantique. Comme il le fera quelques années plus tard dans "L'Ami américain" de Wim Wenders. Deux films qui ont pour personnage principal un homme qui ne supporte plus sa vie conformiste étriquée et qui envoie tout balader pour goûter enfin à la liberté "bigger than life" imprégnée de film noir (gangsters, femme fatale, issue fatale, tueurs à gages se retrouvent dans l'un ou l'autre de ces films ou les deux) mais aussi de road-movie, autre genre associé à l'Amérique dont Wenders a réalisé l'un des plus beaux fleurons. Même si la cavale de Pierrot-Ferdinand et de Marianne (Anna Karina) ressemble bien davantage à celle de "Bonnie et Clyde" qu'à celle de "Paris-Texas".

- Pourtant il y a aussi du contemplatif dans "Pierrot le Fou". Entre deux scènes de cavale effrénées (que Luc Lagier de "Blow Up" associe à "Sailor et Lula" de David Lynch ce qui est d'autant plus pertinent qu'il utilise un code couleur et des filtres assez semblables), Jean-Luc Godard fait respirer ses personnages dans ce qui s'apparente à "la possibilité d'une île" façon Paul et Virginie, On y dort sur la plage, on y apprivoise un perroquet, on y chante mais on s'y ennuie aussi beaucoup "Qu'est ce que je peux faire? Je ne sais pas quoi faire" entre autre phrases cultes reprise comme on le découvre dans "Blow Up" jusque dans un épisode de Tchoupi!

- Et puis il y a la poésie et la littérature, omniprésentes, du "Voyage au bout de la nuit" qui a baptisé "Ferdinand" à la "saison en Enfer" d'un certain Arthur Rimbaud, l'homme aux semelles de vent qui a toujours pensé que la vraie vie était ailleurs... au cinéma par exemple, même s'il n'existait pas à son époque. Autre amoureux des mots mais bien vivant celui-là en 1965, Raymond Devos qui le temps d'une séquence vient croiser le verbe avec Pierrot-Ferdinand.

- Le contexte politique s'invite aussi régulièrement dans le film, rappelant que si les personnages mènent une vie dangereuse, ils sont plongés dans une époque qui ne l'est pas moins, entre la guerre d'Algérie (le tag "OASis") et la guerre du Vietnam (rejouée par des acteurs qui brisent à plusieurs reprises le quatrième mur en s'adressant au spectateur, comme dans "A bout de Souffle").

-Mais le plus grand miracle de "Pierrot le Fou", c'est qu'un tel collage d'éléments hétérogènes ne cherchant absolument pas à dissimuler ses coutures (montage heurté, désynchronisation image-son etc.) aboutisse à un tout aussi cohérent!

Voir les commentaires

Le Signe du Lion

Publié le par Rosalie210

Eric Rohmer (1959)

Le Signe du Lion

Contrairement à ses compatriotes des "Cahiers du cinéma", François Truffaut et Jean-Luc Godard* qui firent une entrée "fracassante" sur la scène du septième art avec leur premier long-métrage (respectivement Prix de la mise en scène à Cannes et Ours d'argent à Berlin et aujourd'hui devenus de grands classiques incontournables du cinéma français), celui d'Eric Rohmer tourné la même année ne sortit sur les écrans que trois ans plus tard, dans une version écourtée et ne connut pas la même gloire. Aujourd'hui encore il reste méconnu. Bien à tort selon moi. "Le Signe du Lion" est même l'un de mes films préférés d'Eric Rohmer. Il contient en germe toute son oeuvre ou plutôt tout l'ADN de son oeuvre à venir, bien loin de l'idée que beaucoup s'en font. On y retrouve les notions de hasard et de destin mais aussi les illusions que l'on se fait sur soi-même et l'épreuve qu'implique le fait de s'y confronter. Cette épreuve qui prend la plupart du temps la forme d'une errance (physique et/ou intellectuelle et spirituelle) aboutit à l'émergence d'un "autre soi". Evidemment cette possibilité fait peur et nombre de personnages préfèrent retourner dans le giron d'une identité factice mais qu'ils maîtrisent. Dans le cas du "Signe du Lion", Pierre, un musicien américain fréquentant le milieu germanopratin se retrouve du jour au lendemain sans le sou, à la rue et totalement seul pour avoir eu le tort de vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Avec beaucoup de sensibilité et un certain naturalisme**, Eric Rohmer filme sa douloureuse métamorphose en SDF arpentant du matin au soir et du soir au matin les rues de la capitale désertée et brûlante à la recherche d'une aide qui sonne aux abonnés absents. Avec sa déchéance, il découvre l'aspect factice du monde dans lequel il a vécu, la seule personne lui tendant la main étant justement celle qui est le plus méprisée par ce milieu de mondains. Facticité encore plus soulignée par le fait qu'il suffit que Pierre retrouve à la faveur de l'un de ces coups du destin improbables dont Rohmer a le secret toute la fortune qu'il croyait avoir perdue pour qu'en un instant il redevienne le roi de ce milieu et jette son seul véritable ami aux oubliettes. Bien que n'en faisant pas officiellement partie, "La Signe du Lion" préfigure déjà les six contes moraux des années 60 et 70.

* Jean-Luc Godard fait d'ailleurs une furtive apparition au début du film de Eric Rohmer.

** La déchéance physique et morale du personnage est soulignée par de multiples petits détails: la marche de plus en plus lourde, le regard qui devient hagard sous l'effet de la chaleur et de la fatigue, la faim qui tenaille les tripes et pousse à faire les poubelles ou chaparder, les chaussures et chaussettes qui se trouent, la saleté qui se répand sur ses vêtements etc.

Voir les commentaires

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100 > >>